IL EST PROFESSEUR ET MÉDECIN
Dolet avait lancé une épigramrae à un professeur qui en faisant la dissection d'un cadavre semblait— tant ses explications étaient obscures — aussi muet que le cadavre lui-même. Ici, au contraire, le mort se vante de l'heureuse chance qu'il a obtenue :
Spcctaculo lato expositus Secor; mcdicus doctissimus plénum facit
Quam pulchre, etc.
Exposé en grand appareil, on me dissèque. Un savant médecin rend claire à tous la beauté, la convenance, la merveilleuse harmonie que le père des choses a réalisée dans le corps de l'homme. Je suis à la fin comblé d'honneurs et de gloire ; destiné à servir de spectacle eiîrayant, à devenir la pâture des corbeaux rapides et le jouet des vents, le sort s'est joué de ceux qui m'ont puni, je nage dans les honneurs {honoribus circumfluo).
D'autres poètes du temps, Macrin, Sussanneau, ont aussi célébré en vers latins les leçons et la pratique médicale de Rabelais. Sussanneau, médecin lui-même et auteur d'un Dictionnariiim ciceronianum apprécié des érudits, s'était brouillé avec Rabelais pour dissentiments religieux, mais se trouvant malade, il l'appela auprès de lui, et, dans des vers qu'il lui adressa, il affirme que sa seule présence a fait disparaître la maladie de langueur dont il était atteint. Macrin, secrétaire du cardinal du Bellay, dans une pièce de vers fort étendue, s'applaudit d'être presque le compatriote de Rabelais. Il vante en lui « la fine plaisanterie, le sel attique, la connaissance des langues, l'art de guérir acquis par un rude travail»; il vante aussi ses connaissances en astrologie :
Tu sais, dit-il, ce dont la lune et les étoiles nous menacent et ce que signifient les planètes rapides, tu sais — ce qui est plus utile — ce que chaque racine, chaque herbe peut produire sur le corps humain, tu as retiré une foule de malades des gorges étroi-
112 BIOGUAPHIE DE RABELAIS.
tes de la mort pour les rendre à la vie... Paris, Xarbonae, les rivages de l'Aude, Lyon, la riche cité, ont été témoins de tes succès \
Rabelais, quoiqu'ea disent ces vers, ne semble pas avoir séjourné longtemps h Narbonne; il est probable qu'il y accompagna quelquefois le cardinal du Bellay, qui fut évêque de Narbonne, avant d'être nommé, en 1532, à l'évêché de Paris.
Le portrait de Rabelais fut placé parmi ceux des professeurs de la Faculté de Montpellier. Ce portrait, qui existe encore, ne ressemble guère à la caricature ricaneuse qui figure au frontispice de quelques éditions des Œuvres, entre autres de l'édition de 1837, grand in - 8". Rabelais, d'après M. KUhnholtz, a sur ce portrait un port noble et majestueux, un visage régulier, le teint frais et fleuri, une belle barbe d'un blond doré, une physionomie spirituelle, des yeux pleins de feu et de douceur à. la fois et un air gracieux, quoique grave et réfléchi.^
Après avoir professé à Montpellier pendant deux ans, Rabelais retourna à Lyon; puis, en 1540, il se rendit définitivement à Paris pour entrer au couvent de St-Maur des Fossés, où le cardinal du Bellay lui avait assigné une place. Une difficulté se présenta. La bulle de Paul III l'autorisait à entrer
1 Voici la dernière strophe de cette ode : Testes trarum Parisii artium, Testisque Narbo Martius atque Atax, Et dit'.* Lugdunum, pénates Sunt tibi ubi placidiBcpie sedes.
! » Kûnholtz, Notice hist. hibliogr. et critique sur Ixabelain. Montpellier 1827, in 12.