ORDRE DE COMPOSITION DE SES ŒUVRES
était un digne prêtre, qui remplissait gravement ses fonctions ecclésiastiques; Colletet fréquentait moins l'église que le cabaret de la Croix-de-fer; l'un et l'autre ont un peu tiré Rabelais dans leur sens. Colletet cependant est du nombre des biographes qui ont vu dans Rabelais le savant et l'homme sérieux.
La plus judicieuse et la meilleure biographie de Rabelais avant les publications modernes, est celle qui se trouve dans le tome XXXII des Mémoires pour servir à Vhistoire des hommes illustres de la répuhlique des lettres, avec un catalogue raisonné de leurs ouvrages (1727-45) par le P. Niceron. L'auteur proteste énergiquement contre ceux qui veulent faire de Rabelais un bouffon et un débauché- " Si Rabelais, dit-il très sagement, avait eu le penchant au plaisir et à la débauche qu'on lui prête, il n'aurait pas eu besoin pour s'y livrer de quitter son monastère «. Son livre est bouffon, à la vérité, mais ses lettres sont constamment sérieuses. Il a fait parler ses personnages comme on parlait communément. Les prédicateurs eux-mêmes ne se gênaient pas sur ce point et usaient constamment des termes les plus crus sans que l'on en fût autrement scandalisé.
L'abbé de Marsy a reproduit cette biographie en tête de son Rabelais moderne.
Quand on procède à l'examen du roman ou, si l'on veut, du poème de Rabelais, la première question qui s'impose est celle-ci :
Dans quel ordre ont été publiées les premières parties de l'ouvrage ?
Les éditions primitives étant sans date, les preuves
matérielles nous manquent; mais nous pouvons j suppléer.
Rabelais arrive à Lyon en 1532; il publie d'abord les traités d'Hippocrate et de Gallien, les Mainardi Epistolœ, et puis deux pièces latines qui sont reconnues apocryphes, et c'est après l'insuccès de cette dernière publication qu'il renonce aux éditions savantes.
Il a dû préparer son édition d'Hippocrate et Gallien à Montpellier ; l'édition des Lettres de Mainardi a pu se faire assez vite; mais où s'est-il procuré le Testament de Cuspidius et le Contrat de vente ?
M. Paul Lacroix pense qu'il est allé chercher ces pièces à Paris pendant une de ces absences que l'administration de Thôpital de Lyon lui reprocha plus tard, et que ces pièces, il les a trouvées à la Bibliothèque de St- Victor. Cette conjecture, qui explique l'acharnement de Rabelais contre cette bibliothèque, nous semble tout à fait probable. Mais alors il faut retrancher le temps de ce voyage cà Paris — et les voyages étaient longs alors, — des loisirs dont Rabelais a pu disposer pour écrire en 1532.
Ajoutons encore à l'actif de cette année-là, un Ahnanach pour 1533. Ce ne fut pas un grand travail sans doute, mais encore doit-il être compté.
La Prorjnostifîcation jyantarjruéline fut aussi composée pour l'an 1533, et par conséquent publiée à la fin de 1532, ou, tout au plus tard, au commencement de 1533.
Voilà des dates acquises.
Mais le titre seul de Prognostification pantafirucline indique que Fantagriiel était déjà connu et bien connu. Il serait donc impossible, à défaut même
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d'autres preuves, de placer la publication de Pantagruel plus tard que 1532
Or Pantagruel est la suite d'un autre ouvrage, Rabelais nous raconte dans son prologue, avec ce petit ton légèrement hâbleur qui lui est familier, qu'il a été vendu plus d'exemplaires du précédent livre en deux mois qu'il ne sera acheté de Bibles en neuf ans.
Il s'agit de savoir quel est ce livre que les acheteurs se sont arraché.
Est-ce le Gargantua qui figure maintenant en tête des Œuvres de Rabelais?
Remarquons que le Gargantua est très long et très soigné dans la forme, qu'à côté de gigantesques folies, il contient un grand nombre de pensées profondes, de charmantes scènes de comédie, et qu'il est écrit d'un style magistral, qu'on y sent à toutes les pages un souffle plus vigoureux, une plus grande sûreté de main que dans le Pantagruel lui-même (livre II de l'ouvrage complet).
Nous demandons maintenant comment, en une seule année, Rabelais aurait pu exercer les fonctions de médecin de l'hôpital de Lyon, faire probablement un voyage à Paris, éditer trois ouvrages en grec et en latin, composer le 1" livre de Pantagruel^ VAlmanach, la Prognostification — toutes publications dont les dates ne sont pas douteuses — et avoir encore le temps de composer et de faire imprimer le Gargantua, qui forme son premier livre ?
Il y a dans cette supposition une impossibilité matérielle.
Cette impossibilité parait plus évidente encore quand nous voyons avec quelle lenteur se sont suc-
cédé les autres parties de l'ouvrage. On peut admettre pour la première année une activité exceptionnelle ; mais cette activité a dû avoir ses limites.
D'un antre côté, si nous examinons les deux ouvrages, nous reconnaîtrons facilement que la publication du second livre a dû précéder celle du premier. Dans le Gargantua, par exemple, après avoir annoncé dans un titre la généalogie de Gargantua, pourquoi nous renverrait-il à Pantagruel ? Si Pantagruel n'avait pas existé, Rabelais n'aurait eu aucune raison, absolument aucune, de faire ce renvoi. Il nous raconte au premier chapitre de Gargantua comment il s'est procuré cettfe généalogie, c'était le cas de l'insérer si elle n'avait déjà été connue ; elle eût même été beaucoup mieux placée en cet endroit que les fanfreluches antidatées, sorte d'énigme intercalée au second chapitre du livre sans rapport avec les événements qui vont être racontés. Il est à remarquer, en outre, que dans Gargantua^ on nous renvoie à Pantagruel; mais dans Pantagruel, on ne nous renvoie jamais à Garaantua.
Nous n'insisterons pas sur ce point, la plupart des commentateurs admettent l'antériorité du second livre sur le premier. M. Rathery fait presque seul exception.
Mais Pantagruel (second livre) suppose un Gargantua déjà connu. Nous croyons avoir établi que ce ne peut être le Livre premier du roman, il faut donc chercher ailleurs.
Nous ne chercherons pas longtemps. La Bibliothèque bleue a aussi son Gargantua qui, depuis des siècles,
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se transmet de génération en génération, elle en a mCme deux, — nous les analysons plus loin — et ces deux rédactions ne sont que la reproduction un peu mutilée et rajeunie pour le stvle, de deux publications du XVr siècle, que la librairie des Bibliophiles a réimprimées en 1868 et 187 2. Ces deux opuscules diffèrent complètement des Livres premier ei second de Rabelais, mais on trouve, dans le plus ancien, plusieurs aventures qui reparaissent dans le G-argantua, et, dans le second, trois chapitres presque textuels de Fantagruel.
L'un a pour titre : Les Grandes et inestimables Chroniques du grant et énorme géant Gargantua ; l'autre s'appelle : Les Chroniques admirahles du roi Gargantua^ ou simplement la Vie de Gargantua.
Les Chroniques admirables existaient en 1534, puisque l'exemplaire que possède la Bibliothèque nationale de Paris porte ces mois d'une écriture du temps: « ageté (acheté) à Paris en 1534»; les Grandes Chroniques, qui sont reproduites dans les Chroniques admirables, étaii.ut nécessairement antérieures.
La rédaction de ces secondes Chroniques s'explique facilement ; c'est uue compilation de trois ouvrages diâerents, assez maladroitement réunis, comme nous le montrerons plus loin. Nous n'avons à nous occuper ici que des Grandes Chroniques.
De deux choses l'une, ou les Grandes Chroniques existaient avant Rabelais , et c'est sur ce petit ouvrage qu'il a greiïé son roman, ou il est lui-même l'auteur des Grandes Chroniques.
Cette gretfe d'un arbre à végétation splendide sur un sauvageon, d'un chef-d'œuvre sur une œu-
vre imparfaite n'est pas sans exemple dans la littérature. l/'Orlando furioso de l'Arioste, n'est-il pas la continuation de VOrlando innamorato de Bojardo, rude et rugueux poème, que les Italiens ont refait pour qu'il n'ait pas trop à perdre du voisinage? Les Caractères de la Bruyère n'ont-il pas été publiés comme un annexe des Caractères de Théophraste?
On objecte que le nom de Gargantua, — dont Rabelais donne une étymologie si burlesque — n'est pas de son invention. Nombre de monuments gigantesques et bizarres qui sont semés en diverses parties de la France sont attribués à Gargantua. Il y a des rochers qui s'appellent «les lunettes de Gargantua, les bottes de Gargantua, le fauteuil de Gargantua». Chez les Grisons, c'est un géant qui, debout sur deux rochers, se penche au-dessus d'un précipice oiî coule une rivière, qu'il veut avaler pour se désaltérer.
En Bretagne, on raconte diverses histoires sur son compte. C'était un bon géant qui portait ses serviteurs dans sa poche ; quand il voulait s'arrêter, il leur donnait la liberté ; ils allaient quérir des provisions et ils lui préparaient ses repas. Cette tradition se retrouve, avec quelques variantes dans le nom, dans tous les pays où les Celtes ont habité. M. Gaidoz * voit dans ce personnage, qui ne se rattache ni à la tradition romaine ni aux légendes du moyen âge, une divinité celtique, une
' Gargantua, essai de mythologie celtique, ia S°, 1SG3, tirage à part d'un article de la Bévue archéologique.