‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 62 sur 147 · LES FANFRELUCHES ET LES PROPHÉTIES · texte numérisé non relu

LES FANFRELUCHES ET LES PROPHÉTIES

et des prophéties de Nostradamus, qui ne furent réunies en volume que vingt ans après (1555), mais qui couraient déjà manuscrites.

Ce Nostradamus était médecin, comme Rabelais ; il fut même médecin du roi Charles IX, qui le prit au sérieux ; il dédia à deux reprises différentes ses premières Prophéties à Henri II (1555 et 1558). Les autres furent présentées après sa mort à Henri I^'. Elles sont en mauvais vers rimes, mais rhythmés à la façon des chansons de geste, c'està-dire bravant la règle de l'hiatus et admettant au besoin, après le premier hémistiche, une syllabe muette qui ne compte pas dans la mesure, comme dans cette chanson populaire :

Avait pris femme le sire de Framboisy, La prit trop jeuwe, bientôt s'en repentit.

Elles sont disposées, les unes en quatrains, les autres en sixains. Comme elles n'offrent généralement aucun sens, on y trouve tout ce qu'on veut ; c'est l'ordinaire des prédictions, qu'elles viennent de Nostradamus ou des spirites.

A la centurie IV, quatrain 54, on lit les vers suivants :

De nom qui onques ne fut au roy gaulois, Jamais ne iut un foudre si craintif, Tremblant l'Itale, l'Espaigne et les Anglois, De femme estrange grandement attentif.

Les commentateurs ont eu l'art de découvrir là l'histoire de Napoléon I", après coup, bien entendu.

Les vers suivants qui figurent à la centurie VIII, quatrain 57, annoncent, si l'on en croit les commentateurs, l'avènement du même Napoléon à l'empire :

174 GARGANTUA. — I. l'ÉDUCATIÛN.

De soldat simple parviendra en empire, De robe courte parviendra à la longue; Vaillant aux armes, en église, ou plus' pyre, Vexer les prêtres comme l'eau fait l'éponge.

Napoléon I" fut petit officier ; il devint empereur, prit le manteau impérial et fut vaillant en église, puisqu'il rétablit les pompes du culte catholique. Quant à vexer le clergé, comme l'eau vexe l'éponge, cela veut dire qu'il devait le remplir de sa personnalité, lui imposer si bien l'approbation et l'admiration de tous ses actes, que cela devenait pour les prêtres une vexation des plus gênantes.

Je viens d'ouvrir le livre au hasard ; à la page 182, centurie X, quatrain 30, je trouve les vers suivants, dans lesquels il est facile de voir la chute de Napoléon III :

Neveu et sang du saint nouveau venu, Par le surnom soustient arcs et couvert, Seront (hassez, mis à mort, chassez nu. En rouge et noir convertiront leur vert,

Napoléon III était neveu et sang de Napoléon P"", qui se fit mettre dans le calendrier sous le nom de St. Napoléon ; son surnom de neveu du grand homme le soutint et le couvrit ; en écrivant le mot cdxs avec un t, on peut prouver aussi qu'en faisant exécuter la loi votée par le gouvernement républicain de ISiS pour l'achèvement du Louvre, il se montra le soutien des arts ; les Bonaparte ont été chassés de France, non pas nus assurément, puisque arrivés sans fortune, ils sont sortis fort riches, mais au moins ont-ils été privés du trône. Leur couleur était le vert, elle a été changée en sang rouge par les batailles perdues, et en noir, couleur de deuil.

LES FANFRELUCHES ET LES rROPHÉTIES. 175

Il est évident que ce quatrain — que j'ai pris au hasard — dira tout le contraire pour peu qu'on se donne la peine de le vouloir. Ainsi on peut y montrer aussi l'avènement de Napoléon III, en appliquant les verbes «seront chassés et mis à mort» aux républicains de 1851 ; quant au vert, il symbohsera le printemps de leur jeune république.

Arrivons aux «fanfreluches antidotées» de Maître François. Ou y trouvera le même rhythme, à cela près que nous avons affaire ici au vers moderne de dix syllabes. Le procédé est aussi le même que celui de Maître Michel, mais avec des rapprochements souvent bizarres qui nous avertissent que l'auteur se gausse de nous.

Voici le second huitain :

Aiilcuns disaient que leiclier sa pantoufle

Estoit meilleur que guaigner des pardons ;

Mais il survint un affecté maroufle.

Sorti du creux où l'on pêche aux gardons,

Qui dist: Seigneurs, pour Dieu, nous cngardons,

L'anguille y est: et en cest estau musse.

Là trouverez (si de près reguardons)

Une grand tare au fond de son aumusse.

Les «pardons», désignent ici les indulgences; «pour Dieu, nous engardons», c'est-à-dire : gardonsnous; l'étau, c'est une stalle ou même une très petite boutique; quelques éditeurs proposent de lire: «étang», ce qui nous semblerait en effet préférable; «musser», c'est «cacher», ce mot s'emploie encore en Normandie ; une tare, c'est une défectuosité, et l'aumusse, une fourrure que portent les chanoines.

Voici l'explication que donne de cette strophe l'édition variorum :

Bien des gens disaient que baiser la pantoufle (du pape

Jules II) valait mieux que de pratiquer des austérités, mais il survint un rusé personnage (Calvin) écliappé du lac de Genève, qui dit à tout le inonde : Pour Dieu, messieurs, gardous-nous de l'évêque de Rome ; il y a ici anguille sous roche, et nous trouverons, si nous y regardons do près, qu'il a le fond du cœur rempli d'erreur et de vices.

C'est ingénieux; mais, pour peu que vous en ayez envie, vous y trouverez aussi Henri VIII et le schisme d'Angleterre :

S'humilier devant Henri, le despote, vaut mieux que rester fidèle à l'église romaine, qui distribue des pardons; mais Thomas Moî-us. qui revenait de son île d'Utopie, système creux où se laissent pêcher les étourdis, s'écrie: Prenons garde, seigneurs, si Henri se sépare de l'église, c'est qu'il a ses raisons ; il y a anguille sous roche; regardez bie-i et vous verrez que, si le roi se déclare chef de l'église anglicane, et prend le rôle d'un prêtre enveloppé d'une aumusse, c'est qu'il y a de grands vices au fond de son âme.

Cette explication vaut l'autre. Avec un peu de bonne volonté on en trouverait facilement une troisième ou une quatrième. Il n'y a donc pas lieu de s'arrêter à cette bagatelle placée par Rabelais à la porte de son livre. Il est probable cependant qu'il y a bien çà et là dans ces vers quelque allusion rapide à tel fait ou à tel personnage du jour, mais il n'y a pas là évidemment de système suivi d'allusions. Rabelais a voulu tout simplement s'égayer aux dépens des faiseurs de prophéties, astrologues, chercheurs de pierre philosophale et tels autres dupes et charlatans qui enveloppaient leur ignorance de prétentieuses et inintelligibles formules. C'est, sous ce rapport, la continuation de la guerre déclarée à ces sortes de gens dan'? les Ahnannchs et la Prof/nosfification.

l'autedk des fanfreluches. 177

Ch. Nodier s'égaie fort de la peine que s'est donnée Esmangart pour expliquer les «fanfreluches antidotées» :

Sa verve hardie (de Rabelais) , qui bravait jusqu'aux croyances les plus solennelles, ne se serait pas gratuitement embarrassée de tous ces mystères inextricables pour exprimer je ne sais quelles idées qu'on lui prête et qui étaient au fond très communes. Quand il prend la forme de l'énigme, c'est ordinairement pour la débrouiller lui-même, et c'est une véritable dérision que de chercher le mot introuvable de l'énigme des fanfreluches, amphigouri dont la mode commençait à s'établir de son temps — et qui n'a point de sens parce qu'il n'a pas plu à l'auteur de lui eu donner un. Mettez le commentaire historique à la place (do l'énigme) et vous ôtez à la fois à Rabelais toute sa raison et son esprit. ^

Mais les vers des Fanfreluches antidotées sontils bien de Rabelais ? Nous trouvons dans les Œuvres d'un de ses contemporains et amis, Mellin de St-Gelais, une pièce de vers intitulée Enigme, qui, pour le ton, pour le rhythme, pour le style, rappelle complètement les Fanfreluches. En voici la première strophe:

Le grand vainqueur des hauts monts de Carthaige,

Accompagné de quatre fins valets,

Vint l'autre jour demander son partaige

Tout rasibus des portes de Chalais,

Et demanda à Jean de Pont-Alais

S'il y avait des dents de Mégéra.

— Ouy, dit-il, et le coq du Palais

Vous a mandé que bientôt neigera.

Les Fanfreluches, débutent à peu près de la même manière :

* Ch. Xodier. De quelques ouvrages satiriques et de leur clef. Techener, 1834.

[Il est v]enu le grand dompteur des Cimbres, [Pas]sant par l'air de peur de la rousée, etc.

L'imitation est évidente ; mais qui a imité ? Estce Rabelais ? est-ce Mellin ? Rabelais maniait difficilement le vers, nous avons déjà eu l'occasion de le voir , tandis que Mellin était passé maître en fait de versification. Or nous trouvons à la fin de Gargantua, une pièce qui, à l'exception des deux premiers vers, figuré dans toutes les éditions des Œuvres de Mellin. Ne pourrait-on pas supposer que X Enigme,— ([mS. ne se trouve que dans l'édition princeps de St-Gelais — serait une première version des Fanfreluches, version que Rabelais aurait rejetée comme trop transparente , que Mellin aurait insérée dans sa première édition pour ne pas perdre son travail, et qu'on aurait supprimée des autres pour ne pas le compromettre ? Il n'est pas difficile, en eff"et, d'y retrouver Clément Marot, l'inquisiteur Bouchard, Diane de Poitiers, etc. Dans ce cas, ou Rabelais aurait écrit lui-même les Fanfreluches qui figurent dans son livre, ou, ce qui est plus probable, puisqu'il est impossible de découvrir la moindre différence dans le style, les aurait fait composer par son ami Mellin.

Ce n'est ni la première ni la dernière fois qu'un prosateur se serait adressé à un poète pour lui demander une pièce de vers dont il jugeait avoir besoin, de même qu'un paysagiste demande à un autre artiste de lui peindre ses personnages. On sait que les personnages qui figurent dans les paysages de Claude Lorrain ont été généralement peints par une main étrangère, et que Balzac n'est l'auteur d'aucune des pièces de vers qui figurent dans ses romans.

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