LES PROPOS DES «BEDVEDKS
Ajoutons comme éclaircissement au texte St-Gelais cité plus haut que «Cartliaige» désigne ici Genève, que les dents de Mégera sont des semences de discorde, et que Jean de Pantalais, ou du Pont-Alais, est l'auteur de quelques bouffonneries, et que son nom était devenu synonyme de farceur. VEnigme se trouve dans l'édition elzévirienne de Mellin de St-Gelais, 3 v., 1873.
Le père de Gargantua s'appelle ici Grandgousier, comme dans la Chronique, mais sa mère a un peu changé de nom, elle s'appelle Gargamelle et non Gallemelle. «Grandgousier, nous dit l'auteur, était bon raillard en son temps, aimant à boire net et à manger salé, ayant toujours une bonne provision de jambons de Bayonne ou de Mayence et force langues fumées.» Gargamelle, cette fois, n'est plus une œuvre de Merlin, mais la fille du roi des Parpaillots ou papillons. Avant de nous faire assister aux faits et gestes de l'enfant du miracle, Gargantua, l'auteur nous raconte une grande fête de mangeaille. On tue 367,014 bœufs — remarquez la fraction; — on en sale une partie, puis tous les habitants du pays et lieux circonvoisins sont invités à en prendre leur part. On mange en plein air, puis on va se rigoler et danser sur l'herbe. On boit surtout; le vin délie les langues et les fait raisonner et déraisonner. Rabelais, qui se grise lui-même de ce festin à la flamande, nous raconte des «propos de beuveurs» tels qu'il avait pu en entendre à la «Cave peinte» dans son enfance.
. . . Flacons d'aller, jambons de trotter, gobelets de voler,
180 GABGANTUA, — I. l'ÉDUCATION.
coupes de tinter. «Ventre St. Quenet, parlons de boire — Je ne bois qu'à mes heures , comme la mule du pape — Je ne bois qu'en mon bréviaire comme un père gardien ....
Il y avait des bouteilles qui avaient la forme d'un bréviaire. C'est ainsi que dans le Buij Blas de V. Hugo, Don César de Bazan, ouvrant une armoire qu'il croit une bibliothèque, et y trouvant des provisions de bouche et du vin, s'écrie en saisissant une bouteille :
Lisons d'abord ceci. C'est une œuvre admirable De ce fameux poète appelé le soleil.
Nous continuons de citer, en abrégeant, et en simplifiant l'orthographe :
... Je ne bois jamais sans soif, dit un buveur, sinon présente, au moins future. Je bois pour la soif à venir. - Si je ne bois , dit un autre , je suis à sec , me voilà mort i mon âme s'enfuira en quelque grenouillère ; jamais l'âme n'habite en lieu sec- Si le papier de mes cédules (ou lettres de change) buvait aussi bien que je fais, mes créanciers auraient de quoi boire. — Si je montais en l'air aussi bien que j'avale [ce mot signifiait à îa fois avaler et descendre], je serais bien haut en l'air. —Petite pluie abat grand vent, longues buvettes rompent le tonnerre — Je buvais tout autrefois, maintenant je ne laisse rien - Celui qui a perdu la soif n'a pas besoin de la chercher ici. — Un remède contre la soif? C'est le contraire du remède contre la morsure des chiens : Courez toujoui-s après le chien, jamais il ne vous mordra ; buvez toiyours avant la soif; jamais elle ne viendra. — Page, remplis mon verre et couronne le vin : la nature a horreur du vide, etc., etc.
Victor Hugo s'est évidemment souvenu encore de ce passage en écrivant, dans les Misérables, les propos des étudiants en goguette. Le dessin des propos est le même et les propos se ressemblent :
Ne parlons point au hasard ni trop vite, dit Tholomyès. Trop d'improvisation vide bêtement l'esprit. Bière qui coule n'amasse