‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 64 sur 147 · ENFANCE DE GARGANTUA · texte numérisé non relu

ENFANCE DE GARGANTUA

pas de mousse. Messieurs, pas de hâte ; mêlons la majesté à la ripaille, mangeous avec recueillement ; Festina lente, festinons lentement, ne nous pressons pas. Voyez le printemps; s'il se dépêche, il est flambé, c'est-à-dire gelé. L'excès de zèle perd les pêchers et les abricotiers. L'excès de zèle tue la grâce et la joie des bons dîners. Pas de zèle, messieurs! Grimod de la Reynière est de l'ayis de Talleyrand, etc., etc. (Les Misérables liv. IIL)

Victor Hugo, par son faire large et l'ampleur de ses allures, est de tous nos écrivains celui qui a le plus de rapport avec Kabelais ; — pour la forme s'entend et non pour la pensée.

C'est le jour de cette fête que Gargantua sortit de l'oreille de sa mère. A peine né, il s'écria : «A boire! à boire !» Grandgousier accourut : — «Que grand tu as!» s'écria-t-il, SM^'i^Ze : le gosier. De là le nom de Gargantua donné à sa progéniture; on lui assigna 17,913 vaches pour l'allaiter, mais il aimait singulièrement à boire du vin et le bruit des flacons suffisait pour le calmer, quand il était en colère. Lorsqu'il fut grand, le père le fit habiller de ses couleurs, blanc et bleu, et l'auteur s'amuse à nous raconter — détail emprunté à la Chronique — combien il fallut pour cela d'aunes de toile pour le vêtir : 900 pour sa chemise, 200 pour les goussets des aisselles, 813 aunes de satin blanc pour le pourpoint et 1 509 et demi peaux de chien pour les aiguillettes. <Et c'est alors qu'on commença à attacher les chausses au pourpoint et non le pourpoint aux chausses, ce qui est contre nature, comme l'a démontré Ockam sur les Exponibles de M. Hautechaussade» — Ockam, le célèbre théologien scolastique anglais, n'a pas fait de

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dissertation sur les chausses et les pourpoints, mais il en a fait sur des questions qui n'étaient guère plus intéressantes.

Nous croyons inutile de copier les dimensions des autres parties du vêtement. Rabelais, quand il a trouvé un thème de plaisanterie, ne l'abandonne pas qu'il ne l'ait épuisé. C'est un rapport de plus entre lui et Victor Hugo.

Nous pouvons passer sans regret la dissertation sur la signification du blanc et du bleu, bien que l'auteur y fasse preuve d'une curieuse érudition — et plusieurs chapitres sur l'enfance de Gargantua, où quelques phrases piquantes sont entremêlées de détails «plus, mais non mieux sentant que roses.»

Signalons cependant une page amusante où l'auteur entasse les locutions proverbiales. Les premières ont rapport au sujet, mais l'auteur ne tarde pas à se griser de ses proverbes, il les enfile et les entasse sans se souvenir du point de départ. Nous abrégeons et simplifions considérablement:

Gargantua passa ses premières années comme les petits enfants du pays, à boire, manger et dormir, à dormir, manger et boire ; à dormir, boire et manger.

Toujours se vautroit dans la fange, se salissoit le nez, se noircissoit le visage, acculoit ses souliers, bayoit aux mouches, couroit après les papillons dont son père avoit l'empire, se mouchoit sur ses manches, buvoit dans sa pantoufle et se frottoit le ventre d'un panier.

Voilà l'enfilade de locutions proverbiales commencée; elle va continuer longtemps ; il n'y en a pas moins de 70.

Il aiguisoit ses dents d'un sabot, lavoit ses mains de po-

ENFILADE DE PEOVERBES. 183

tage, se peignoit d'un gobelet, buvoit en mangeant sa soupe, maugeoit son gâteau sans pain, mordoit en riant, rioit en mordant, se cachoit en l'eau de peur de la pluie, songeoit creux, faisoit le sucré, disoit la patenôtre du singe, retoumoit à ses moutons, mettoit la charrette devant les bœufs, se grattoit où il n'étoit point démangé, mangeoit son pain blanc le premier, ferroit les cigales, se cbatouilloit pour se faire rire, faisoit chanter 3Iagnificat à matines, comptoit sans son hôte, battoit les buissons sans prendre les oisillons, prenoit les vessies pour des lanternes, tiroit d'un sac deux montures, faisoit l'âne poiu- avoir du son, de cheval donné regardoit à la dent, sautoit du coq à l'âne, gardoit la lune des loups ; si les nues tombo'ent espéroit prendre les alouettes, faisoit de nécessité vertu; tous les matins il écorchoit le renard [c'est-à-dire : vomissait! ; les petits chiens de son père mangeoient en son écuelle et lui-même mangeoit avec eux, il leur mordoit les oreilles, et ils lui égratignoient le nez.

Ces dernières phrases nous ramènent au sujet, mais nous l'avons singulièrement perdu de vue en chemin. C'est ce que fait presque toujours Sancho dans Don QuicJiotte- Sganarelle, dans le Don Juan de Molière, se grise aussi peu à peu des proverbes qu'il entasse. Mais la tirade est plus piquante encore, parce que Sganarelle est persuadé qu'il fait un raisonnement triomphant.

Sachez, monsieur, que tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se brise ; et comme dit fort bien cet auteur que je ne connais pas, l'homme est en ce monde ainsi que l'oiseau sur la branche ; la branche est attachée à l'arbre ; qui s'attache à l'arbre suit de bons préceptes ; les bons préceptes valent mieux que les belles paroles ; les belles paroles sont à la cour ; à la cour sont les courtisans ; les courtisans suivent la mode ; la mode vient de la fantaisie ; la fantaisie est une faculté de l'âme ; l'âme est ce qui nous donne la vie ; la vie finit par la mort ; la mort nous fait penser au ciel ; le ciel est au-dessus de la terre ; la terre n'est point la mer ; la mer est sujette aux orages ; les orages tourmentent les vaisseaux ; les vaisseaux ont besoin d'un bon pilote ; un bon pilote a de la prudence ; la prudence

n'est pas dans les jeunes gens; les jeunes gens doivent obéissance aux vieux; les vieux aiment les richesses; les richesses font les riches ; les riches ne sont pas pauvres ; les pauvres ont de la nécessité; la nécessité n'a pas de loi; qui n'a pas de loi vit en bête brute ; et, par conséquent, vous serez damné à tous les diables.

Ce passage est mutilé dans la plupart des éditions de Molière.

Arrivons au moment où l'on songe à instruire Gargantua.

Il s'agissait de lui choisir un précepteur. Grandgousier, son père, — qui dans ce chapitre et les suivants est redevenu un homme de taille ordinaire — Grandgousier n'est pas tout à fait un ignorant ; il a lu Plutarque et il cite la manière dont Alexandre dompta le cheval Encéphale que personne ne pouvait monter, et cela en le faisant courir du côté du soleil et en l'empêchant de voir son ombre, dont il avait peur. — Mais Grandgousier se défiait de luimême, et bien qu'ayant tout bas son avis personnel, il s'en rapportait ordinairement au jugement des autres. Il prit nécessairement un précepteur à la mode. Il s'appelait Thubal Holoferne.

Le système d'enseignement était alors en France, comme il l'est encore aujourd'hui, fort en arrière des besoins. On en était resté aux traditions du moyen âgé, et l'art de raisonner, la logique, y occupait la place prépondérante. Ce système avait eu du bon. Il datait de l'époque où, au lieu de croire tout simplement sur la parole du maître, on s'était mis à raisonner sa croyance, où l'on avait vu la foi chercher sa raison d'être, fides qucerens Intel-

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