PKEMIKRE ÉDUCATION DE GARGANTUA
lectum, suivant le titre d'un traité de St Anselme. Oo avait peu de faits, et peu de moyens de les observer et de les connaître; on s'exerçait à raisonner en attendant , ou faisait de la gymnastique intellectuelle. C'était fort bien pour commencer, mais on s'imagina que cette gymnastique était le but, et que toute l'éducation consistait à faire des tours de force de raisonnement, sans se préoccuper de la base des raisonnements, de l'observation des faits. On faisait entrechoquer des mots, on se perdait en distinctions subtiles sur des chimères, on argumentait sur des idées insaisissables et vagues, tandis que le siècle, qui courait impétueusement en avant, imposait la nécessité de connaître les choses et d'étudier les faits qui servaient de point de départ au raisonnement.
Rabelais va battre en brèche cette éducation, qui ne formait que des esprits chimériques, et poser les règles du vrai système d'éducation rationnelle, non par des raisonnements, mais en faisant passer les faits devant nos yeux.
Voyons ce que Thubal Holoferne va faire du jeune Gargantua.
Il lui enseigna d'abord l'alphabet et, avec une telle perfection, qu'il pouvait le dire aussi bien en commençant par z qu'en commençant par a. On employa à cette étude cinq ans et trois mois ; puis il lut avec son élève la Grammaire latine abrégée, de Donat ; il lui fit apprendre par cœur et écrire le Facet et le Théodolet^ un recueil de vers moraux et une églogue latine, où le Mensonge, la Vérité et la Sagesse discutent en mauvais vers. On lut ensuite un petit livre dont Erasme se moque beaucoup :
186 GAEGAXTUA.. — I. L'ÉDUCATION.
De modis signlficandi, avec les commentaires de Heurtebois, Faquin, Tropdit, Jean le Veau, et autres auteurs de l'invention de Rabelais. L'enfant apprit ce livre par cœur, si bien qu'il pouvait le réciter en commençant par le commencement ou par la fin à volonté. Il mit dix-huit ans et onze mois à cette étude. Il employa encore seize ans et deux mois à apprendre mot pour mot les autres ouvrages en vogue alors dans les écoles.
D'autres maîtres vinrent ensuite, qui continuèrent ce beau système d'éducation. Le dernier s'appelait maître Jobelin Bridé.
L'enfant étudiait avec zèle, il apprenait bien, il répondait aux examens de manière à satisfaire pleinement ses maîtres — mais plus il étudiait plus il devenait «fou, niais, resveur et assoté.»
Grandgousier se désolait. Il alla conter son chagrin à un de ses amis, Philippe des Marays, viceroi de Papeligosse. Celui-ci lui prouva, clair comme le jour, que son fils n'apprendrait jamais rien avec de tels livres et de tels précepteurs, «propres tout au plus à abâtardir les bons esprits, paralyser l'ardeur de la jeunesse et l'abêtir, en réduisant tout à des exercices de mémoire.»
Le vice-roi dit à Grandgousier qu'il connaissait un jeune page qui avait étudié deux ans seulement, mais par une autre méthode et sous un autre maître, et lui proposa de le lui amener. Grandgousier y consentit.
. Le jeune page fut amené. Il s'appelait Eudémou [bonne intelligence] et son maître Ponocrates [pou-