LE DUC DE BERRY AU PAKLEMEKT
voir du travail]. Il n'avait rien de la crasse des pédants placés jusqu'alors près de Gargantua. Il était si bien peigné, si bien brossé, si convenable en son maintien que «mieux ressemblait à quelque petit angelot qu'à un homme.»
Le vice-roi l'engagea à s'adresser à Gargantua et à lui demander de s'attacher à sa personne. Eudémon ne se fit pas prier, et dans un petit discours, un peu oratoire peut-être, il félicita Gargantua des soins qu'on avait donnés à son éducation ; il dit qu'en reconnaissance de ces bons soins, il devait se montrer bien respectueux et bien dévoué pour ses parents et il le pria finalement de vouloir bien le retenir pour un de ses serviteurs. Il ne demandait pour le moment rien autre chose que de pouvoir lui complaire en quelque service agréable.
Gargantua fut si humilié de voir ce jeune page s'exprimant si bien et tellement supérieur à lui, qu'il se prit à pleurer «comme une vache»; il se cacha la tête de son bonnet , et il fut impossible d'en tirer une parole.
Ginguené rappelle, à propos de ce passage de Rabelais, ce qui arriva à l'un des fils de Louis XIV, au duc de Berry, dans la séance du parlement oii il renonça à la couronne d'Espagne. Voici le récit de St-Simon:
Le premier président fit son compliment à M. le duc de Berry. Lorsqu'il eut achevé, ce fut à ce prince à répondre. Il ôta à demi son chapeau, le remit tout de suite, regarda le premier président et dit: Monsieur . . . Après un moment de pause, il répéta: Monsieur . . il regarda la compagnie, et puis dit encore : Monsieur . . Il se tourna à M. le duc d'Orléans, plus rouge tous
188 GARGANTUA. — I. l'ÉDDCATION.
deux que le feu, puis au premier président, et finalement demeura court saus qu'autre chose que «Monsieur» lui put sortir de la bouche . . . Enfin le premier président, voyant qu'il n'y avait plus de ressource, finit cette cruelle scène, ôtant son bonnet à M. le duc de Berry, et s'inclinant fort bas comme si la réponse était finie, et tout de suite dit aux gens du roi de parler. En rentrant à Versailles la princesse de Montaubau alla au devant de lui et sans savoir un mot de ce qui s'était passé, elle se mit à crier, dès qu'elle aperçut le duc, qu'elle était charmée de la grâce et de l'éloquence avec laquelle il avait parlé au parlement. Il rougit de dépit sans dire une parole, et à la fin n'y tenant plus, il emmena M. de St-Simon chez lui, puis se mit à pleurer, à crier, à se plaindre du roi et de son précepteur : Ils n'ont songé qu'à m'abêtir , s'écria-t-il en pleurant de rage, et à étouffer ce que je pouvais être ; on ne m'a rien appris qu'à jouer et à chasser et ils ont réussi à faire de moi un sot et une bête, incapable de tout, et qui ne sera jamais propre à rien ! . . .
La famille de Louis XIV nous offre aussi, toute proportion gardée, un prince élevé à la façon de Gargantua d'après la méthode traditionnelle, et un prince élevé comme Eudémon d'après une méthode plus rationnelle. Le dauphin, élevé par Bossuet, resta d'une déplorable médiocrité, le duc de Bourgogne, élevé par Fénelon, devint un homme remarquable. €ela tenait aux dispositions des élèves sans doute, mais cela tenait encore plus au mode d'enseignement. Bossuet appliqua le système de Jobelin : beaucoup apprendre par cœur. Fénelon se rapprocha du système de Ponocrates ; il mit son élève en rapport direct avec les choses , et, pour l'élever à sa hauteur, il commença par se faire jeune et ignorant comme lui. Les deux systèmes sont écrits dans les ouvrages composés par les deux évéques pour leurs élèves. Bossuet présente la science dans toute son ari-