‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 68 sur 147 · LA GRAND JUMENT ET DIANE DE POITIERS · texte numérisé non relu

LA GRAND JUMENT ET DIANE DE POITIERS

portée. Il y a maintenant de ces moutons en Crimée et en Syrie, comme au temps d'Hérodote, et il n'est personne qui n'ait vu des gravures représentant les moutons du Cap (de Bonne Espérance) garnis de cet appendice. Cela n'empêche pas les commentateurs de l'édition vanorum, de s'égayer fort de ce détail, qu'ils regardent comme inventé à plaisir.

La petite colonie composée de Gargantua, Ponocrates, Eudémon et leur suite, voyagea joyeusement jusqu'au dessus d'Orléans.

Auquel lieu était une ample forest de la longueur de trente et cinq lieues et de la largeur de dix et sept, ou ennron. Icelle estoit horriblement fertile et copieuse eu mousches bovines et freslons ; de sorte que c'estoit une vraie briganderie pour les pauvres juments, asues et chevaux. Mais la jument de Gargantua vengea honnestement tous les oultrages perpétrés en icelles sur les bestes de son espèce, par un tour dont elles ne se doublaient mie, car soudain qu'ils furent entrés en la dite forest et que les freslons lui eurent livré l'assault , elle degaisna sa queue ; et si bien s'escarmouchant, les esmoucha, qu'elle eu abattit tout le bois ; à tors, à travers, de çà, de là, par ci, par là. de long, de large, dessus, dessous, abattoit bois, comme un faucheur fait d'herbes. En sorte que depuis n'y eut bois ni freslons -, mais fut tout le pays réduit eu campagne.

Quoy voyant Gargantua, y prit un plaisir bien grand, sans autrement s'en vanter. Et dit à ses gens, je trouve beau ce. Donc fut depuis appelé ce pays la Beauce.

Mais pour tout déjeuner ils durent se contenter de baîller. La coutume s'en est conservée et à présent encore on dit que les gentilshommes de Beauce baillent pour tout déjeuner.

Les commentateurs se sont mis en frais pour chercher un fait historique dont on pût rapprocher cette histoire de la jument, qui figure dans deux chapitres et que l'on ne reverra plus. Les uns y ont vu la du-

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chesse d'Etampes, Anne de Pisseleu, maîtresse de François T'", — d'autres, Diane de Poitiers, maîtresse de François I" également, et plus tard de son fils Henri II. Rabelais, nous dit que la grand jument fut donnée à Grandgousier par un roi de Numidie, nommé- Fayoles. Or le grand sénéchal de Normandie, Dreux- Brezé, mari de Diane de Poitiers , était seigneur de Fayoles. On ajoute que Diane se fit adjuger des coupes de bois dans le forêt d'Orléans. Dans la Chronique, où se trouve la même aventure, la jument est forgée par Merlin et Fayoles n'y figure pas, la forêt d'Orléans, non plus, qui est remplacée par celle des Ardennes : .

Quand la jument y fut, les mouches commencèrent à la piquer. La jument dont la queue était d'environ deux cents brasses de longueur, se sentant piquée, se cabra avec tant de fureur et de violence que les chênes les plus gros tomboient et se brisoient de tous côtés. La bête continua si longtemps qu'il ne resta pas un arbre dans toutes ces forêts.»

Ici évidemment nous sommes en face d'une simple exagération des fictions chevaleresques. En reprenant son récit, Rabelais y aura-t-il ajouté les allusions qu'y signalent les commentateurs ? Il n'y a rien là que de très probable. Il était — chaque page de son livre en fournit la preuve — de ces esprits larges, qui voient à la fois l'ensemble et les détails, qui jugent de haut, et cependant ne dédaignent pas les petits rapprochements, et font avec le même plaisir un calembour et une réflexion philosophique.

Nous voici à Paris en Badaudois. Gargantua est frappé ou plutôt choqué de la badauderie proverbiale

l'enlèvement des cloches. 193

des Parisiens, pour qui tout est spectacle; «un bateleur, un porteur de rogatons, un mulet avec ses cymbales, un vieilleuxau milieu d'un carrefour assemblera plus de gens que ne ferait un prêcheur évangélique.»

Eabelais revient à plusieurs reprises sur cette badauderie des Parisiens, mais seulement au début de son livre, comme quelqu'un qui n'y est pas accoutumé. Plus tard, il est probable que cette curiosité empressée ne l'aura plus choqué , il est probable même qu'il aura pris goût à cette flânerie. Paris offre au promeneur des spectacles si variés et si inattendus, qu'il est impossible qu'on ne trouve du plaisir à s'y arrêter. Il est des villes, de grandes villes même oi^i l'on n'est pas tenté de flâner, Berlin, par exemple, parce qu'il n'y a rien à voir. Les rues fréquentées de Paris sont un véritable théâtre où l'on n'a pas sa place à payer.

Gargantua voulant se reposer alla s'asseoir sur les tours de Notre-Dame, qui lui offraient un siège commode. On juge si les Parisiens cessèrent de l'entourer.

Cette visite à Paris, cette halte sur les tours de Notre-Dame se trouvent dans la Chrooique. Nous citons le texte de la Bibliothèque bleue, plus facile à comprendre :

Quand la tristesse de Gargantua fut calmée — [il avait perdu ses parents] — il lui prit envie d'aller à Paris, car il aimait les choses nouvelles ; il se mit en chemin sur sa grand jument et lorsqu'il fut près de la ville, il l'envoya paître près de la porte du Temple ; il entra dans la ville où il jeta la terreur et l'admiration et alla s'asseoir sur les grosses tours

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de l'église Notre-Dame. Les jambes lui pendaient jusqu'à la rivière de Seine, vers le place Maubert. Il se mit à regarder les deux grosses cloches (lui sont à la grosse tour, et qui passent pour les plus épaisses et les plus larges cloches de France. Après les avoir regardées, il lui prit envie de les sonner, il le fit avec autant de facilité qu'on sonne les plus petites cloches. Ce fut alors que l'on vit accourir en foule les Parisiens.

Le récit du Gargantua est beaucoup plus développé, mais les faits sont les mêmes, à une circonstance près. Rabelais ajoute qu'importuné par la curiosité des Parisiens, Gargantua fit pleuvoir sur eux une pluie naturelle qui inonda toute la basse cité, si bien que 260,418 personnes furent noyées. On prétend que ce chiffre désigoe la population totale de la ville au temps de l'auteur; il est plus probable qu'il faut voir ici un cbiflre en l'air, faisant allusion aux nombres de ce genre que l'on trouve fréquemment dans la Bible.

Gargantua considéra ensuite les grosses cloches qui étaient dans les tours... Il lui vint à l'esprit qu'elles feraient un très bon eft'et comme clochettes au cou de sa jument, qu'il songeait à renvoyer à son père toute chargée de fromages de Brie et de harengs frais. Il les emporta en son logis.

Les Parisiens s'assemblèrent en grand émoi aux abords de la Tour de Nesle — à l'endroit oii est aujourd'hui THôtel des monnaies, et l;i, après avoir bien ergoté pro et contra^ il fut conclu en haraVpton que l'on enverrait le plus vieux et le plus respectable professeur de la Faculté vers Gargantua pour lui remontrer le malheur que coûterait à la ville de Paris la perte de ses cloches: quelques-uns prétendirent que cette mission revenait de droit à un orateur, ce-

Jl'" JANOTUS DE CKAGMARDO. 195

pendant ce fut un sophiste qu'on en chargea, Maître Janotus de Bragmardo-

Nos lecteurs ignorent peut-être ce que c'est que l'argument en haralipton, que Molière fait aussi intervenir dans une de ses comédies. On donne ce nom à un syllogii^me dont le'^ deux premières propositions sont générales et affirmatives, et la troisième pariiculière et également affirmative. Tel est le raisonnement suivant:

Les cloches sonnent l'heure, (prop. générale) Il est utile à tous de savoir l'heure; (id.) Donc l'enlèvement de nos cloches nous cause un préjudice (prop. particulière).

Si les trois propositions étaient générales et affirmatives, on aurait un argument en harhara. Ces classifications sont longuement exposées dans la Logique de Port-Royal-

Revenons à notre pédant, maître Janotus.

Maître Janotus, les cheveux coupés en empereur romain, vêtu de son liripipion ou capuchon de docteur, l'estomac antidote de confiture et d'eau bénite de cave — [c'est-à-dire de vin] — chassant devant lui trois bedeaux à rouge trogne, et suivi de cinq ou six maîtres incrts (in artïbus) [c'est-à-dire maîtres es arts ou magistres], bien crottés à profit de ménage. En les apercevant, Ponocrates crut d'abord que c'était une mascarade, puis ayant appris des maîtres inerts qu'on venait réclamer les cloches, il alla avertir Gargantua ; un conseil sommaire fut tenu, à la suite duquel il fut résolu qu'on commencerait pas renvoyer les cloches pendant qu'on ferait boire la députation, et qu'on écouterait ensuite la harangue de maître Janotus.

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La harangue de maître Janotus est une parodie plaisante des harangues et discours à la mode à cette époque dans le corps enseignant. Il y avait alors une fureur de discours doctes et fleuris, de compliments solennels où, pour montrer son savoir, on entremêlait le latin au français, mais un latin corrompu où le vocabulaire romain était aussi peu respecté que la syntaxe.

Entre les phrases en mauvais latin que nous allons rencontrer, il en est une qui serait inintelligible si on ne connaissait l'historiette à laquelle il est fait allusion. On faisait un jour goûter du vin à un curé. — Comment le trouvez-vous ? — Hum ! Bonum vinum, — Et celui-ci, qu'en pensez-vous? — JBomcm vino. — Et cet autre ? — Oh, celui-ci, honus vinus. — Bonum vino, bonus vinus, quel est ce latin là ? — Il est comme votre vin, mon ami. A bon vin, bon latin.*

Maître Janotus commence par tousser. Cela faisait partie de la rhétorique du temps. Dans les sermons qui nous ont été conservés ; l'endroit où il faut tousser est souvent indiqué.

Ehen ! elien ! ehen ! mna diea, monsieur.

C'est ainsi qu'il prononce hona dies, bon jour, —

* On trouve une plaisanterie analogue dans un vau de vire de Jean Le Houx (ou si l'on veut d'Olivier Basselin) : Certes hoc vinum est bonus !

De mauvais latin ne nous chaille 1 ,

Escolier, j'appris que bon vin Aide bien au mauvais latin.

(Les Vaux de vire de Jean Le Hoîix, édition de 1875, Vau-de-vire XIV, p. 15.)

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