‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 71 sur 147 · LA RÉCOMPENSE DU IIAKANGUEUR · texte numérisé non relu

LA RÉCOMPENSE DU IIAKANGUEUR

le harangueur. On décida que d'abord on l'enverrait boire de nouveau, puis, comme il avait fort amusé l'assemblée, ce qui n'est pas l'ordinaire des harangueurs, on convint de lui donner la paire de chausses et les dix pans de saucisses que les Parisiens lui avaient promis pour sa harangue. On y ajouta trois cents de gros bois de mesure, vingt-cinq muids de vin, un lit à triple couchette de plume d'oie, et une écuelle vaste et profonde, comme il en requérait une pour sa vieillesse. Cependant, au lieu de lui donner les chausses toutes faites, on lui donna sept aunes de drap noir et trois de « blanchet » pour la doublure, afin qu'il pût faire tailler ses chausses à sa fantaisie. Le bois fut emporté par les bedeaux, les maîtres es arts portèrent les saucisses et l'écuelle. Quant au drap, Janotus prouva syllogistiquement m modo et figura, qu'il devait s'en charger lui-même, puisque ce drap était destiné à abriter ses jambes et que le suppositum doit soutenir Vappositum. autrement dit que le dessous doit soutenir le dessus ; et il emporta le drap en tapinois, comme Patelin emporta celui du marchand.

Il avait réussi dans sa mission; il crut avoir droit à la récompense promise par l'Université, et il la réclama. On refusa de la lui donner sous prétexte que Gargantua l'avait déjà payé. Il soutint que le don qui lui avait été fait par un autre, ne dégageait pas les sorbonuistes de leur promesse. Il lui fut répondu qu'on ne lui donnerait rien et qu'il devait se contenter d'une récompense raisonnable.

Raisonnable! dit-il, e^t-ce que la raison est de mise chez nous? La terre ne porto pas d'êtres pins méchants que vous. Je le sais bleu : ne clochez pas devant les bol-

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teux. J'ai exercé la méchanceté avec vous. Par la rate Dieu, j'avertirai le roy des énormes abus qui sont forgés céans par vos mains et menées , et que je devienne lépreux s'il ne vous fait tous brûler vifs, comme traistres, hérétiques et séducteur., ennemis de Dieu et de vertu.

Rabelais en voulait à la Sorbonne qui poursuivait avec acharnement la libre pensée et avait déjà provoqué de nombreuses exécutions ; il avait en outre ses griefs personnels contre cette société. Une lettre de Calvin, écrite en 1533, nous apprend que la Sorbonne avait mis de côté, pour l'examiner, le Miroir de Vâme pécheresse de la reine Marguerite de Valois, mais qu'elle avait tenu pour décidément condamnables certains livres, parmi lesquels Pantagruel figure au premier rang. Les sorbonnistes poursuit Rabelais, prirent acte des paroles de Janotas pour le poursuivre en justice ; lui de son côté les fit citer. Le procès fut retenu par la cour du parlement. Les magiàtres firent vœu de ne pas se décrotter, maître Janotus et ses amis firent vœu de ne pas se moucher, avant qu'un arrêt définitif fût rendu. C'est pour cela que nous voyons ces messieurs de la Faculté toujours crottés et morveux, car l'arrêt n'est pas encore rendu. Il le sera, dit-on, aux prochaines calendes grecques.

«On assure que Dieu seul peut faire des choses infinies : la Nature ne fait rien d'immortel ; elle met fin à tout ce qu'elle a produit : omnia orta cadunt, mais les gens de justice font mentir l'axiome. Les procès qu'on porte devant eux sont infinis et immortels.»

Voltaire a comme Rabelais, cette raillerie fine et piquante, qui n'appuie pas et se contente d'un

ELASTICITE DE GARGANTUA. 203

mot jeté en passtant; i! a ces allusions à peine indiquées, qui brillent comme des éclairs et frappent comme la foudre Mais le faire est différent. Voltaire est plus concis et craint de dire un mot de trop ; Rabelais est plus large et plus abondant. Il prolonge davantage sa raillerie. Voltaire lance un trait et se dérobe. Rabelais enveloppe son trait d'une grosse bouffonnerie qui ne lui ôte rien de sa force, mais qui la dissimule, détourne l'attention et fournit une excuse aux rieurs.

Rabelais, dans ce chapitre, a déjà oublié que Gargantua est un géant; il n'a plus que les proportions ordinaires. Il en est ainsi dans tout l'ouvrage. Quand l'auteur se souvient de la Chronique et lui emprunte des scènes , les personnages grandissent à vue d'oeil. Ce sont alors des sortes d'êtres intermédiaires entre l'homme et l'animal, qui ont l'intelligence et les passions de l'enfant, réincarnations du Polyphème du neuvième chant de VOdijsséc ou de Théocrite, placées dans d'autres circonstances, et animées de cette bienveillance malicieuse que Rabelais prête à la plupart de ses personnages, probablement parce qu'elle était en lui. La scène où figure Janotus de Bragmardo est une transition. Il y a encore ici un reste de géant naïf chez Gargantua. Tout à l'heure nous allons retrouver l'homme.

Les cloches remises en place, les Parisiens, pour remercier Gargantua de ne pas les avoir gardées après les avoir prises, s'offrirent d'entretenir et de nourrir sa jument tant qu'il lui plairait. Gargan-

tua accepta avec reconnaissance. On envoya la bête dans la forêt de Bière ou de Bièvre — où en eiïet Diane de Poitiers avait un château, qui passa plus tard entre les mains des Jésuites. — Je crois qu'elle n'y e.^t plus, ajoute Rabelais.

Ponocrates va maintenant entreprendre l'éducation de Gargantua, mais avant de commencer, il veut, comme Montaigne le conseillera plus tard, faire trotter le jeune esprit devant lui pour juger de son train ; il veut voir à l'œuvre cette éducation qui en tant d'années — nous allons les oublier maintenant — n'a fait de Gargantua qu'un niais et un ignorant.

Voici comme les choses se passaient du temps de maître Jobelin.

Gargantua s'éveillait ordinairement entre huit et neuf heures du matin, jour ou non. — N'oublions pas qu'à l'époque de Rabelais on se levait à quatre ou cinq heures du matin Huit heures, c'était à peu près comme midi maintenant. Les mots : «jour ou non» dans cette locution, sont toujours ironiques. — Le précepteur lui avait laissé prendre cette habitude en s'autorisant du psaume : Vamim est vohis ante lucem surgere. [Il est inutile de vous lever avant le jour] ; négligeant le nisi qui précède. ^ Gargantua gambadait et jouait quelque temps sur le lit, puis il s'habillait selon la saison, mais portait le plus souvent une grande et large robe de grosse frise fourrée de renard; puis il se peiguait «du

' Ni.ii Dominus custodierit civitatem, frustra rigilat qui custodit eam. Vanum est vohis, &ic Psalm, CXXVI.

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