‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 72 sur 147 · GAKGANTUA ET SES PREMIERS INSTITUTEURS · texte numérisé non relu

GAKGANTUA ET SES PREMIERS INSTITUTEURS

peigne des Allemands, les quatre doigts et le pouce >. Les précepteurs prétendaient que le temps qu'on passait à se peigner, à se nettoyer, à se laver, était du temps perdu.

Il se rendait ensuite à la salle à manger oîi, pour abattre la rosée et chasser le mauvais air, il mangeait de belles carpes frites, des viandes grillées, du jambon, des volailles en capilotade, et de bonnes soupes de prime.

[Ces soupes sont des tranches de pain couvertes de fromage ou de gras de bœuf persillé, que l'on mangeait après l'office de prime. — Le mot soupe dans Rabelais et ses contemporains désigne toujours des tranches de pain, trempées ou non dans du bouillonj.

Ponocrates lui dit un jour que ce n'était pas sain de manger aussitôt qu'on était descendu du lit et avant d'avoir fait quelque exercice. — Comment ? disait Gargantua, j'ai sauté et gambadé six ou sept fois sur le lit avant de me lever, est-ce que ce n'est pas de l'exercice '? Le pape Alexandre V faisait ainsi chaque jour par le conseil de son médecin juif: il s'en est très bien trouvé et a vécu jusqu'à sa mort, en dépit des envieux. Mes premiers maîtres prétendaient qu'un bon déjeuner ouvre la mémoire et ils me donnaient l'exemple en buvant les premiers. Je me trouve fort bien de ce régime et je n'en dîne que mieux. Maître Thubal, qui fut premier de sa licence à Paris, me disait toujours : Ce n'est pas tout de courir vite, il faut partir de bonne heure ; la santé ne vient pas de boire en quantité comme des canes, mais de commencer à boire de bon matin.

206 GAKGANTUA. — I. l'eDUCATION.

Après avoir bien déjeuné, l'enfant géant se rendait à l'église accompagné d'un gros bréviaire qu'on lui portait dans un grand panier. Ce bréviaire, graisse, fermoir, parchemin et tout, pesait à peu près onze quintaux et six livres. Là, il entendait vingt et six ou trente messes ; son diseur d'Heures survenait, empaietoqué comme une huppe et très bien parfumé du sirop liquide de la vigne. Gargantua marmottait avec lui toutes les litanies et les épluchait si curieusement qu'il n'en tombait un seul grain en terre. Au sortir de l'église, on lui amenait sur une charrette à bœufs un tas de patenôtres de St-Claude, aussi • grosses que le moule d'un bonnet chacune, c'est-à-dire aussi grosses que la tête — et il se i)romenait avec ces chapelets par les cloîtres, galeries ou jardins, et disait à lui seul plus de prières que seize ermites n'en auraient pu dire. [Saint- Claude, ville du Jura, était et est encore célèbre pour SCS chapelets. ]

Au retour, on se mettait à l'étude, on étudiait une méchante demi-heure; les yeux étaient fixés sur le livre, mais l'esprit était à la cuisine, comme dit Térence.

On se remettait à table, et comme Gargantua était naturellement flegmatique, il commençait son repas par quelques douzaines de jambons, de langues de bœuf fumées, d'andouilles et d'autres avant-coureurs du vin.

Cependant (luatre de ses gens lui jettoient en la bouche l'un après l'autre continuemcnt de la moutarde à pleines pelletées.

Ce détail se trouve également dans la Chronique gargantuiue.

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