GAEGANTUA ET SES PREMIERS INSTITUTEURS
En général quand une plaisanterie vient nous rappeler — souvent hors de propos — que nous sommes en présence d'un géant, c'est la Chronique qui l'a fournie.
Puis il buvait un horrifique trait de vin blanc. Après il mangeait, diverses viandes à son appétit, selon la saison, et ne cessait de manger que lorsqu'il lui était impossible d'avaler davantage. Quant à boire, il n'y avait ni fin ni règle. Il disait qu'il fallait cesser de boire quand le vin pénétrait dans le liège des pantoufles et le faisait enfler d'un demi pied.
Après le. déjeuner , on marmottait un bout de prière pour remercier Dieu du repas ; Gargantua se lavait les mains de vin frais, se curait les dents avec un pied de porc et devisait joyeusement avec ses gens-
On étendait ensuite un tapis vert sur la table, on apportait des dés, des cartes, des damiers, et l'on jouait à toutes sortes de jeux. Rabelais n'en énumère pas moins de 214. Il est évident qu'il a voulu faire la liste complète de tous ceux qu'on connaissait de sou temps. Le même jeu se trouve quelquefois désigné sous des noms différents.
Puis après avoir bien sassé, passé et beluté le temps, il fallait bien boire encore, puis banqueter, puis s'étendre sur un banc ou dans son lit et dormir là deux ou trois heures «sans mal penser ni mal faire.» Quand Gargantua était réveillé, on apportait du vin frais et l'on buvait de plus belle. Ponocrates lui représentait bien que c'était mal de boire ainsi, aussitôt après avoir dormi, Gargantua répondait que le sommeil était pour lui ce que la Vie des
Pères était pour les moines. Puisqu'après avoir entendu cette lecture, les moines avaient le droit de boire, il devait bien avoir le même droit après avoir dormi.
On se mettait ensuite à étudier un peu ; puis les patenôtres reparaissaient; pour mieux les expédier, Gargantua faisait comme les membres du parlement qui disaient leurs prières en se rendant au palais sur leurs mules ; il montait aussi sur une vieille mule qui avait servi neuf rois, et, marmottant de la bouche et dodelinant de la tête, il allait voir prendre des lapins aux filets.
Au retour il allait savoir à la cuisine ce qu'on avait mis à la broche pour le souper.
Puis il soupait consciencieusement, et pour ce repas on invitait quelques amateurs du voisinage à venir déguster les vins vieux ou nouveaux. Après souper, on ne lisait pas les Evangiles comme chez les moines; ceux qu'on apportait étaient de beaux évangiles de bois, c'est-à-dire des damiers, des échiquiers, des cartes ; on jouait quelques parties, ou bien on allait courir les aventures, faire de petits soupers en joyeuse compagnie ; on rentrait tard, on se couchait et l'on dormait sans débrider jusqu'à huit heures du matin.
Ainsi une heure, une heure et demie tour, au plus par jour, était accordée à l'étude, — à une étude distraite, et le reste de la journée était consacré à des amusements ou à des actes abiutissants ,
On peut résumer cette éducation d'un mot, dit Sainte-Beuve :
Le jeune Gargantua se conduit déjà comme le plus cancre et le plus glouton des moines de ce temps là... Eu lisant ces
GAKGA.\Ti;;i ET PONOCKATES. 209
descriptions comme on sent bien le dégoût que KaLelais dut éprouver de cette ignoble vie quand il était cordelier! (Causeries du lundi, III.)
Au reste, ce tableau de l'éducation d'au jeune gentilhomme, d'un jeune prince, abandonné ù un gouverneur paresseux ou vicieux, n'est pas une fantaisie de l'auteur ; il a été pris sur nature, et les Mémoires que nous ont laissés quelques personnages sur leur vie lous montrent que Rabelai^i s'est borné à forcer un peu les traits. Ces mœurs ont disparu en France depuis la grande révolution ; elles se sont maintenues beaucoup plus tard en Russie, si nous en croyons les comiques et les romanciers russes. Lisez entre autres le He,i;opocjL de Fon-Visine, ou même quelques pages de la Fille du Capitaine^ de Pouchkine.
Ponocrates va prendre le contrepied de ce qu'ont fait ses prédécesseurs.
On laissait languir Gargantua dans la paresse, et il ne s'amusait guère ; on va l'occuper, et il ne s'ennuiera plus.
On le faisait peu étudier, et l'étude était pour lui une pénible corvée; on va le faire étudier beaucoup, et l'étude sera pour lui un plaisir.
On ne développait ni son corps, ni son âme ; il serait devenu maladif et stupide. Ou va développer son corps par l'exercice, son âme par la réflexion, il va devenir sain et robuste, de corps comme d'intelligence. On développait chez lui les instincts de l'animal, et l'on en faisait une brute, Ponocrates va développer en lui les facultés supérieures : il en fera un homme.
210 GARGANTUA. — I. l'ÉDUCATION.
Le peu qu'il étudiait, il le cherchait dans les livres, Ponocrates va lui ouvrir le livre de la nature, le mettre en rapport direct avec les choses, lui faire inventer la science au lieu de la lui donner toute faite, une science vraie, et non une science fausse et toute en paroles.
Tout le système de Ponocrates ou de Rabelais, en fait d'éducation peut se résumer en trois principes :
1 . Développer à la fois le physique et le moral de l'enfant, en mêlant, à dose convenable, les exercices physiques, qui fortifient et développent le corps — . et les exercices intellectuels, qui nourrissent et développent l'esprit ;
2. Mettre l'élève en rapport avec les objets, lui montrer directement les produits de la nature et de l'art, les lui faire étudier en eux-mêmes, ne se servir du livre que pour vérifier si ce qu'il dit est exact, pour suppléer, par ses observations, à ce qu'on n'a pu observer soi-même. Le livre, dans ce cas, au lieu d'être l'agent principal de l'enseignement, n'en est que l'auxiliaire ;
3. Rendre l'étude agréable et transformer en jouissance de chaque instant ce qui, mal présenté, peut devenir un objet de répugnance et d'ennui.
Toute la pédagogie est là. Montaigne. Locke, J.-J. Rousseau, Pestalozzi, Fourier, Frœbel, M""* Carpantier-Pape, tous les pédagogues enfiu dignes d'être cités, sont venus s'abreuver à ce large fleuve. La plupart se sont bornés à en dériver un petit filet d'eau, qui cependant a suffi à leur faire une popularité. Rabelais contient tous leurs systèmes, d'autres encore peut-être; ils n'ont été le plus souvent que ses vulgarisateurs. Ils n'en ont pas moins inventé
GARGANTUA ET TONOCRATES. 211
leurs méthodes : la plupart n'avaient pas même lu Rabelais, mais les idées qui leur sont venues, Rabelais les avait eues avant eux.
Seulement chez Rabelais, en éducation comme en tout, les projets prennent une forme colossale qui peut tromper au premier abord. Il nous présente des géants, nous croyons avoir affaire à des mannequins ; pas du tout, ce sont des hommes. Il nous développe des projets, nous croyons avoir affaire à d'amusantes billevesées; pas du tout, ces projets sont aussi pratiques que séduisants; la preuve c'est qu'après en avoir ri plusieurs siècles, on a fini par les appliquer, et l'on s'en trouve bien.
Ponocrates commence par faire oublier à son élève tout ce que les sophistes précédents lui ont enseigné ; on nous représente cette opération par un fait matériel : un médecin donne à Gargantua une liqueur d'oubli, qui lui enlève tout souvenir des choses apprises. Ponocrates l'arrache ensuite à sa compagnie de corrjipteurs abrutissants, et il l'introduit en la compagnie de gens doctes, qui élèveront son âme et lui feront bientôt trouver toute autre compagnie insupportable.
Puis il lui enlève aussi les longues années qu'il a dû employer à l'étude des inutilités dont on a chargé sa mémoire; ces années, du reste, n'ont jamais été que symboliques et n'ont eu pour but que d'exprimer par un chiffre exagéré, l'extrême lenteur des progrès de l'élève. Pendant quelques chapitres, Gargantua va redevenir un adolescent et non un homme de 60 ans, et un individu de taille ordinaire et non plus un géant \
^ Gargantua avait étudié sous la direction de Thubal Holo-
212 GARGANTUA, — I. l'ÉDDCATIOX.
Gargantua, qui était habitué à tuer péniblement le temps et à ue faire aucun cas de cette richesse, — est «institué par Ponocrates en telle discipline qu'il ne perdait heure du jour.»
Gargantua s'éveillait à quatre heures du matin environ. Pour la plupart de nos contemporains, ce serait une heure excessivement matinale. Il n'en était pas de même au XVF siècle. On avait alors l'habitude — que nos paysans ont conservée — de vivre surtout pendant les heures oii le soleil brille et de dormir pendant qu'il est sous l'horizou. On se levait de bonne heure et l'on se couchait de même. Le dîner coïncidait avec le milieu de la journée solaire et se faisait à midi Peu à peu on s'est habitué à faire durer la soirée, et par suite il a fallu retarder la matinée; le repas du milieu a été reporté successivement à une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept heures, et l'après-dînée s'est prolongée alors jusqu'à minuit. Il est certain que si l'on s'est couché après minuit, on ne peut se lever à quatre ni même à six heures, de sorte que ce qui s'appelait autrefois dormir la grasse matinée, c'est-à-dire se lever à sept ou huit heures, est considéré maintenant comme une habitude très matinah». Il est probable que si Ponocrates vivait aujourd'hui, il tenterait de réagir contre le système des longues veillées et des grasses matinées, et que tout au moins il insisterait pour que
terne 55 ans '0 mois 2 semaines. On ne dit pas combion de t^raps avec maître Jobelin Bridé, mais c'est être bleu modeste de supposer que cet enseignement a duré un peu plus de quatre ans.
qu'il est bon de se lever matin. 213
les études sérieuses se fissent le maliu et non le soir. < Les anciens pliilosophei^, dit Bouliours, croyaient que les heures du jour les plus précieuses pour les gens de lettres étaient celles du matin*. » Voici d'un autre côté ce que dit au sujet du travail du matin M. Perrot dans un excellent écrit sur Démosthènes -•
Démosthènes se mettait-il à l'ouvrage après un frugal repas arrosé d'eau claire, et prolongeait-il ses études jusqu'à une heure avancée de la nuit, ou plutôt, s'endormant tout de suite après souper, ne se relevait-il pas vers les trois ou quatre heures du matin pour travailler jusqu'au moment où la ville recommençait à s'agiter et à bruire autour de lui ? Peut-être cette dernière combinaison demaude-t-elle au début, tant que l'habitude n'est pas bien prise, un plus pénible effort de volonté ; mais elle est de beaucoup la meilleure, pour l'esprit et pour le corps tout à la fois. Plusieurs hommes éminents de notre temps, dont la verte et laborieuse vieillesse fait notre admiration, lui doivent peut-être le rare privilège d'avoir conservé, jusque dans leur grand âge, l'entier exercice de leurs hautes facultés. La veille du matin échauffe bien moins \e sang, irrite bien moins les yeux et les nerfs que celle du soir . Le soir, on sent peser sur sa tête le poids des fatigues et des tracas du jour; pour s'appliquer à l'étude, il faut faire en quelque sorte violence à dos organes déjà las, à une intelligence distraite et préoccupée. Le matin; au contraire, l'homme tout entier sort du sommeil reposé et comme renouvelé. L'eau dont il baigne ses mains et son visage, les fraîcheurs de l'aube auxquelles il entr'ouvre bientôt sa fenêtre, tout concourt à un même effet: c'est alors que la conception est le plus vive, et le plus lucide, la vue le plus nette. Si nous en croyons Cicéron, qui reproduit là quelque renseignements empruntés à ses sources grecques, Démosthènes aurait été de cet avis. L'orateur, dit-il, s'irritait contre lui-même quand il arrivait par hasard qu'il ne fût point levé au moment où les ouvriers, avant le jour, partaient pour leur travail.
> De la manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit, second Dialogue. — - Eevue dts Deux-Mondes, juillet lfc72.
214 GARGANTUA. — I. l'ÉDUCATION.
Gargantua s'éveillait donc vers quatre heures du matin, et, pendant qu'on le frottait, ou lui lisait quelques pages de la divine Ecriture, hautement, clairement, avec prononciation convenable à la matière. Un jeune page, natif de Basché, nommé Agnostes, était chargé de cette fonction. — Cette lecture, d'après ce que nous voyons, était surtout tirée du Nouveau Testament. « Selon le propos et argument de cette leçon, dit Rabelais, Gargantua et ses maîtres se mettaient à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, dont la lecture qu'on venait de faire montrait la majesté et la sagesse. Après avoir vaqué à quelques fonctions de toilette — que Rabelais ne sous-entend jamais, observe Sainte-Beuve — le maître et l'élève allaient examiner le ciel, et regardaient s'il était tel qu'ils l'avaient noté le jour précédent. C'est là une première leçon de cosmographie, dira plus tard J.-J. Rousseau en développant cette indiration; puis on reconnaissait le point du ciel qu'occupait le soleil, on notait dans quel signe du Zodiaque il se trouvait, et quel était l'état de la lune pour cette journée, c'est-à-dire les heures de son lever et de son coucher et par conséquent la phase dans laquelle ellp se trouvait.
Cela fait, le jeune garçon était habillé, peigné, coiffé, arrangé, parfumé, mais ce temps n'était pas perdu pour l'étude : on lui répétait les leçons données la veille; lui-même les redisait par cœur, c'està-dire sans l'aide d'un livre; il en tirait des conséquences et les commentait de manière à les faire entrer dans la pratique de la vie.