EMPLOI DE LA MATINÉE
Le grand tort eu effet des enseignements tels qu'ils sont le plus souvent donnés et reçus, c'est qu'ils n'entrent que dans la mémoire et qu'on ne les vit pas ; pour la plupart des enfants, l'étude est un domaine, la vie pratique en est un autre : ils se développent parallèlement, mais ils ne se pénètrent pas, l'un n'entre pas sur les terres de l'autre. Il n'en était pas ainsi pour Gargantua, puisque les conversations, commentaires, réflexions sur la leçon de la veille se prolongeaient parfois pendant deux ou trois heures; le plus souvent pourtant elles cessaient, elles avaient donné toute leur substance au moment où. la toilette était tout à fait terminée. Il ne faut pas oublier, pour expliquer le temps accordé à cette toilette, que les vêtements du XVr siècle étaient plus compliqués que les nôtres.
On se mettait ensuite à lire, avec commentaires et interrogations, pendant trois bonnes heures. C'eût été long si la lecture eût roulé sur le même sujet ; mais il faut supposer, quoique Rabelais n'en dise rien, que les lectures étaient variées et que, dès que l'attention commençait à se relâcher sur un sujet, on passait à un autre.
Puis on sortait en causant de ce qui venait d'être lu et l'on allait, suivant le temps, soit dans un établissement fermé, soit dans les prés, et là on jouait à la balle, à la paume, à la pile trigone [où les joueurs, au nombre de trois, se disposent en triangle] — et l'on exerçait le corps comme on avait auparavant exercé l'intelligence.
Tous ces jeux, du reste, se faisaient avec pleine liberté, poursuit l'auteur et cessaient ordinairement dès qu'on se jnettait à transpirer ou qu'on se trou-
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vait las. Les joueurs étaient alors essuyés, frottés; ils changeaient de chemise et allaient en se promenant voir si le dîner était prêt; en attendant ils redisaient en bon style, pour s'habituer à bien parler, quelques parties de la leçon, quelques maximes qu'on en avait tirées ou retenues.
Cependant « Monsieur l'appétit venait, « le dîner était apporté et l'on se mettait à table. Au commencement du dîner, on lisait quelque histoire agréable des anciennes prouesses, jusqu'à ce qu'on eût bu le premier verre devin. On poursuivait même quelquefois cette lecture après, mais le plus souvent ou se mettait à deviser joyeusement ensemble, d'abord « de la vertu, propriété, efficace et nature « de tout ce qui était servi à table. On faisait l'histoire du pain, du vin, du sel, des viandes, poissons, fruits, herbes, racines et des moyens de les préparer. Par suite de cette coutume, le disciple apprit en peu de temps tout ce qu'avaient dit sur ce sujet Pline, Athénée, Dioscoride, Pollux, Galien, Porphyre, Oppien, Polybe, Héliodore, Aristote, Elien et autres. A l'appui de ces propos, on faisait souvent apporter le livre sur la table pour connaître les paroles des auteurs et les comparer avec l'objet. De cette manière Gargantua retint si bien en sa mémoire les choses dites que « pour lors n'était médecin qui sût moitié autant que lui. » — Le dîner se terminait ordinairement par des confitures de coings.
Les repas étaient toujours longs autrefois, mais on voit qu'avec Ponocrates ce temps n'était pas perdu.
Après le repas, on s'écurait les dents avec des racines aromatiques de lentisque, on se lavait les mains
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et les yeux de belle eau fraîche ; on rendait grâce à Dieu par quelque beau cantique à la louange de la magnificence et de la bénignité divines; puis on ai)portait des cartes, non pas pour jouer, mais pour faire toutes sortes de combinaisons qui se rattachent à l'arithmétique et au calcul. C'est de cette manière que Gargantua entra en atïection de la science numérale, et après dîner, après souper, il passait le temps à ces combinaisons et solutions de problèmes, aussi agréablement qu'autrefois il passait le temps à jouer aux dés ou aux cartes. Il devint si fort en théorie et en pratique que l'évêque anglais Toustal, qui a écrit en latin un livre sur l'art de compter, déclarait que, comparativement à Gargantua, il n'y entendait que le haut allemand.
Ce n'est pas seulement de l'arithmétique que Gargantua s'occupait en se jouant, il étudiait aussi les autres sciences mathématiques : géométrie, astronomie et musique. La musique était comptée alors parmi les sciences, mais Gargantua étudiait aussi la musique comme art. On s'amusait à chanter musicalement à 4 ou 5 parties, ou sur un thème « à plaisir de gorge. » Quant aux instruments, il apprit à jouer du luth, de l'épinette, de la harpe, de la flûte d'allemand, de la flûte à neuf trous, de la viole, de la saqueboutte, qui était une sorte de trombone. Tout cela ne l'empêchait pas de faire parfois mille joyeux instruments et figures géométriques et de pratiquer les canons astronomiques.
Cela durait une heure à peu près, puis on se remettait à l'étude trois heures ou davantage, si l'on était d'humeur. On répétait la lecture du matin, on poursuivait l'étude du livre commencé, on s'exerçait
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à écrire ; puis Gargantua sortait avec l'écuyer Gymnaste, qui lui enseignait à monter à cheval Le jeune homme changeait de vêtements et montait sur uu coursier, sur un roussin. sur un genêt, sur un cheval barbe, sur un cheval léger ; il donnaic cent carrières à son cheval, il le faisait voltiger, il lui faisait franchir un fossé, sauter une barrière, tourner brusquement en rond, à droite, à gauche. Puis il prenait une lance et rompait — non la lance, le plus maladroit charpentier en e?t capable — mais avec sa lance il rompait une porte, un harnois, il renversait un arbre, enfilait un anneau, enlevait une selle d'armes, un haubert, un gantelet, tout cela, étant armé de pied en cap. Nul ne savait mieux fanfarer et siffler que lui sur un cheval ; il savait sauter d'un cheval à l'autre sans prendre terre, et monter de chaque côté, la lance au poing, sans étriers, et guider le cheval à son gré, sans bride. D'autres fois il s'exerçait à manœuvrer la hache, et il en jouait si bien qu'il fut bientôt passé maître dans l'art de manier les armes de campagne.
L'auteur emploie plusieurs pages à énumérer les exercices physiques auxquels se livre Gargantua, et il y met autant d'entrain, que lorsqu'il fait passer devant nos yeux les détails d'un festin. La langue est pour lui d'une souplesse merveilleuse, et il n'y a eu depuis Rabelais que V. Hugo pour faire accomplir de tels tours de force à notre idiome quelque peu rebelle. Nous copions, en traduisant parfois, et en simplifiant :
II courait le cerf, le chevreuil, l'ours, etc. Il jouait à la grosse balle et la faisait bondir en l'air autant du pied que du poing.
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Il luttait, courait, sautait, non à trois pas un saut, non à cloche- pied ; . . . mais d'un saut traversait un fossé, volait sur une haie, montait six pas contre une muraille et rampait en cette façon à une fenêtre de la hauteur d'une lance.
Il nageait en profonde eau, à l'endroit, à l'envers, de côté, de tout le corps, des pieds seuls, une main en l'air dans laquelle il tenait un livre; il traversait toute la Seine sans mouiller le livre, tirant son manteau à l'aide de ses dents comme faisait Jules César ; puis d'une main s'élançait dans nn bateau, de Là il se jetait derechef dans l'eau , la tête la première , sondait le fond , explorait les rochers, plongeait dans les abîmes et gouifres. Puis il remontait sur le bateau, le faisait tourner, le gouvernait, le menait vite ou lentement, au til de l'eau, contre le courant, il le retenait en ]ileine écluse, il le guidait d'une main, et. de l'autre, il s'escrimait avec un grand aviron, il tendait la voile, grimpait aux mats par les cordages, courait sur les vergues, ojustait la boussole, etc , etc.
En sortant de l'eau, il gravissait la montagne et la redescendait lentement, il grimpait aux arbres comme un chat, sautait de l'un k l'autre comme un écureuil, abaissait les gros rameaux comme un autre Milon de Crotone ; avec deux poignards acérés et deux poinçons éprouvés, il montait au haut d'une maison comme un rat, descendait ensuite du haut en bas sans jamais se faire de mal. Il jetait le dard, la barre, la pierre, la javeline, l'épieu, la hallebarde, il tirait de l'arc, de l'arquebuse, etc., en haut, en bas, devant, de côté, en arrière, comme les Parthes.
On lui attachait un cable en quelque haute tour, pendant en terre ; il y montait des deux mams et en redescendait aussi lestement que vous pourriez courir par un pré bien nivelé. On lui mettait une grosse perche appu)'ée entre deux arbres , il la saisissait des deux mains , et il courait si bien ainsi, sans toucher terre, que vous n'eussiez pu l'atteindre à la course.
Ces exercices ne sont intéressants que si nous avons affaire à un homme de taille ordinaire , et Rabelais, dans tout ce qui précède, a complètement
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oublié que Gargantua est un géant. Il s'en souvient tout à coup et gâte l'effet qu'il veut produire. Si c'est le géant que nous connaissoos, il n'y a rien d'étonnant, il n'y a même rien de curieux à lui voir faire l'exercice avec des haltères de huit mille sept cents quintaux, et à défier ceux qui voudraient tenter de lui enlever une grenade de la main.
Heureusement le géant ne fait ici qu'une brève apparition, — en musique, on appellerait cela une modulation en éclair, — et nous nous retrouvons en présence d'un adolescent vigoureux, mais fait comme nous tous en somme.
Ces exercices terminés, après s'être frotté, nettoyé, après avoir changé de vêtements, on s'en retournait tout doucement à la maison, mais en passant par les prés et les bois , et là on examinait les arbres et les plantes , sur pied , et au moyen d'échantillons qu'on emportait à pleines mains. Un page nommé Rhizotorae [ou Coupe-racines] avait pour charge de porter les outils nécessaires à cette récolte et la récolte elle-même. Au retour, on consultait les auteurs qui ont parlé des plantes et l'on comparait ces échantillons avec leurs descriptions. Cette étude et des réflexions sur ce qu'on avait vu et observé dans la journée conduisaient jusqu'au souper.
Le dîner (notre déjeuner) avait été sobre, n'ayant pour but que de calmer les abois de l'estomac, mais le souper était copieux et abondant. «C'est là la vraie diète, ajoute Rabelais en sa qualité de médecin, et ceux qui en conseillent une autre sont dans leur tort. «
La leçon du dîner était continuée pendant le souper, puis on causait de choses utiles et d'érudition.
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Lef: grâces dites, on allait chanter, faire de la musique, ou bien, avec des cartes, des gobelets, exécuter des tours d'adresse et de combinaison. Ces récréations utiles se prolongeaient quelquefois jusqu'à l'heure de dormir ; quelquefois aussi, on allait faire visite à des gens instruits . à des voyageurs qui avaient parcouru des pays étrangers et qui aimaient à raconter leurs voyages. Puis on se rendait dans un lif'u d'où l'on voyait le ciel à découvert, et là on notait les figures, situations, aspects, oppositions et conjonctions des astres, les comètes et les autres phénomènes astronomiques qui pouvaient se rencontrer. On repassait ensuite, à la manière des Pythagoriciens, ce qu'on avait vu, lu, appris, fait et entendu dans la journée.
Enfin le maître et l'élève priaient «Dieu le créateur en l'adorant et le glorifiant de sa bonté immense ; et lui rendant grâce de tout le passé, se recommandaient à sa divine clémence pour tout l'avenir. «
Tel était l'emploi de la journée lorsqu'il faisait beau. Les études restaient les mêmes les jours de pluie, mais les exercices physiques variaient.
S'il advenait que l'air fut pluvieux et intempéré, tout le temps jusqu'au dîner [déjeuner] était employé comme de coutume, excepté qu'on faisait allumer un beau et clair feu pour corriger l'intempérie de l'air. Mais les exercices habituels en plein air de l'aprèsdînée étaient remplacés par d'autres analogues. On s'amusait à bottelcr du foin, à fendre et à scier du bois, à battre les gerbes dans la grange.
Remarquez qu'il s'agit d'un fils de roi- On s'est
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beaucoup récrié au XVIIP siècle parce que Rousseau voulait que son Emile apprît à menuiser. Rabelais va plus loin et moins loin aussi : les exercices qu'il propose sont plus vulgaires, mais ils ne demandent pas un long apprentissage. Au reste, Rabelais tient essentiellement au caractère utilitaire de tout ce qu'il propose. Parmi les exercices physiques indiqués, il n'en est pas un qui soit oiseux; jamais son élève ne fait de mouvement pour le simple plaisir d'en faire: la promenade sert à recueillir des plantes ; tous les exercices indiqués réclament l'emploi de l'intelligence aussi bien que celui des forces corporelles et présentent une utilité pratique, Rabelais sait ce que vaut le temps, il ne le gaspille jamais.
Son élève étudie aussi les beaux arts, la peinture, la sculpture ; puis il va voir comment on exerce les métiers, comment on étire les métaux, comment on fond l'artillerie ; il visite les ateliers des lapidaires, orfèvres, tailleurs de pierreries ; — des alchimistes et monnayeurs ; — des tisseurs, des veloutiers, des horlogers, des ouvriers en glaces, des teinturiers, récompensant généreusement les ouvriers qui lui fournissent des explications sur leur industrie.
Quelquefois Ponocrates et son disciple allaient écouter les leçons publiques des professeurs, les plaidoyers des avocats, les sermons des prédicateurs ; — ils entraient dans les salles d'escrime, et Gargantua faisait quelques passes en chemin ; — ils allaient voir les boutiques des droguistes, marchands d'herbes, apothicaires, et examinaient les fruits, raisins, feuilles, gommes et semences apportés de l'étranger ; — ils ne dédaignaient pas môme les bateleurs, faiseurs de tours, etc.