‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 86 sur 147 · PROPOS DE TABLE · texte numérisé non relu

PROPOS DE TABLE

comme la botte [la tonne] de St-Benoît, à Bologne, ou comme la gibecière d'un avocat. Notre prieur aime fort le blanc de chapon, et je ne le hais pas.

— Vous n'êtes pas comme les renards, dit Gymnaste.

— Comment cela ? reprit le moine. — Les renards ne mangent jamais le blauc de volaille, ne le saviezvous pas ? — Je n'en savais rien. — La viande non cuite n'est-elle pas rouge ? — Sans doute. — Eh bien, les renards n'ayant pas de cuisiniers, ne mangent jamais de blanc de poulet. — Il faut croire, dit Jean, que notre dépensier n'a pas la tête suffisamment cuite, car il a les yeux rouges comme une écuelle peinte.

La conversation continue longtemps sur ce ton.

— Ah, si j'eusse été du temps de Jésus-Christ, dit le m 'ine, je l'eusse bien gardé d'être pris par les Juifs au jardiQ des Olives. Le diable faille [périsse] si j'eusse failli à couper le jarret à messieurs les a;,:ôtres qui s'enfuirent tous lâchement après qu'ils eurent biea soapé et laissèrent leur bon maître dans le besoin. Je hais plus que poisson un homme qui fuit quand il faut jouer des couteaux. Hon 1 que ne suis-je roi de France pour quatre-vingts ou cent ans, pardieu ! je vous mettrais en chien écourté les fuyards de Pavie. La fièvre quartaine pour eux ! Pourquoi ne mouraient-ils la plutôt que de laisser leur bon prince en cette nécessité? X'est-il pas meilleur et plus honorable de mourir vertueusement en bataillant que de vivre en tuyant vilainement ?

En principe, frère Jean a raison, mais s'il eût mieux connu les faits, il aurait su que l'imprudence et l'étourderie généreuse de François I" fut cause de la défaite de Pavie, comme l'imprudence et l'étourderie généreuse de Jean fut cause de la défaite de Poitiers, comme l'outrecuidance et l'impéritie de Napoléon III furent cause du désastre de Sedan, Les trois souverain? furent pris, mais il faut conve-

nir qu'il avaient bien fait tout ce qu'il fallait faire pour cela.

A propos, continue frère Jean, connaissez-vous frère Claude de Saint-Denys ? Quelle mouche l'a piqué ? Il ue fait qu'étudier depuis que je suis grand. En notre ah- Daye, nous n"étudious jamais, de peur des oreillons. Notre feu abbé disait que c'est chose monstrueuse de voir un trère savant. Magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes.

Régnier a rendu ainsi le sens de cette phrase : Pardieu, les plus grands clercs ne sont pas les plus fins.

Mais la phrase, outre qu'elle est en mauvais latin, contient un solécisme dont un moine ignorant peut seul être capable ; le sujet de sunt est à l'accusatif.

Pour ma part, corps Dieu! dit le moine, je u'étuiie jamais -

— On s'en aperçoit bien à son latin. —

Comment , vous jurez , frère Jean ! dit Ponocrates. — Ne faites pas attention , répondit le moine ^ ce n'est que pour orner mou langage, c'est de la rhétorique cicéroniane.

Cicéron n'en dit pas un mot, mais Longin prétend que jurer à propos donne une certaine grandeur au discours. Frère Jean est excusable de se tromper.

On lui demande pourquoi les moines sont fuis

de tout le monde.

Par la raison qu'un singe dans une famille est toujours moqué et harcelé, Le singe ne garde pas la maison comme le ciiien, il ne tire pas le charrue comme le bœuf, il ne produit ni lait ni laine, comme la brebis, il ue porte pas le faix comme le cheval . . Il en est de même du moine : il ne laboure pas comme le paysan, il ne garde pas le pays connue l'homme de guerre, il ne guérit pas le malade comme le médecin, il ne prêche pas, il n'instruit pas comme le doc-

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