FRÈRE JEAN ARMÉ CHEVALIER
moyen qui me réussit toujours, c'est de dire mon bréviaire ou de prier Dieu. Voulez-vous que nous essayions du bréviaire ? Lisons les sept Psaumes de la pénitence. Gargantua y consentit. Au Beati quorum^ c'est-à-dire au commencement du second psaume, ils dormaient tous les deux.
Le moine, qui avait endormi Gargantua le soir, réveilla tout le monde le lendemain matin, en chantant une chanson populaire. Puis quand on se fut rassemblé: «Messieurs, dit-il, ou prétend qu'il faut commencer matines par tousser et souper par boire, faisons à rebours : commençons par boire ce matin, nous tousserons ce soir. Gargantua dit que ce n'était pas sain de boire de si bonne heure. — J'ai fait un pacte avec mon appétit, i épondit Jean, il se couche avec moi et se lève de même. Faites ce que vous voudrez, pour moi, je vais à mon bréviaire, pour me mettre en haleine. » Ce bréviaire était un flacon de vin. Gargantua le plaisante sur le bréviaire. On sait que ces livres de prières diffèrent, ou du moins différaient suivant les diocèses. Il y avait les Heures à l'usage de Paris, à l'usage de Rome, etc. toujours fort longues- — A quel usage dites-vous vos Heures? lui demande Gargantua. — A l'usage de Fécamp, trois psaumes et trois leçons, ou rien du tout qui ne veut ; mais je r.e m'assujétis pas aux heures; les heures sont faites pour l'homme et non l'homme pour les heures. Je fais des miennes comme des étriers, je les raccourcis ou je les allonge quand bon me semble. — Rabelais, dans sa supplique au pape Paul HI, avoue avoir pratiqué ce système. — Brevis oratio pénétrât cœlos, reprend frère Jean, longa xiotatio évacuât scyphos [courte prière monte au ciel , longue
buverie vide les coupes]. Venite, apotemus [allons boire], conclut le moine en parodiant le Venite, adoremus, de l'église.
Ces plaisanteries et d'autres de ce genre avaient cours, il n'y a pas longtemps encore, parmi les ecclésiastiques, et pour ma part je me rappelle avoir assisté dans mon enfance à des conversations tout à fait analogues. Il ne fût venu à l'esprit de personne de ne pas les considérer comme étant d'une parfaite innocence.
Frère Jean trouva quelques amateurs pour déjeuner avec lui, mais la plupart s'abstinrent. On s'occupa ensuite de lui procurer des armes parce qu'il voulait aller se battre : « J'ai mon froc et le bâton de la croix, c'est assez,» disait-il. Il se laisse toutefois armer de pied en cap; on le fait monter sur un bon cheval. Gargantua et vingt-cinq des plus aventureux se joignent à lui, et les voilà partis pour la bataille.
Chemin faisant le moine encourageait ses compagnons: «N'ayez peur ni doute, enfants, leur disait-il, je vous conduirai sûrement. Dieu et saint Benoît seront avec nous. Je ne crains que l'artillerie. Je sais bien une oraison qu'on récite à l'abbaye pour se préserver des balles, tnais je n'y crois pas. Baste! le bâton de la croix fera des siennes. Si quelqu'un de vous cane, je l'enchevêtrerai de mon froc. C'est un remède contre la couardise. N'avez-vous point entendu parler du lévrier de M de Meurles? Il ne valait rien pour les champs; on lui mit un froc au cou : depuis ni lièvre ni renard ne lui échappa. ^
Comme il parlait ainsi avec animation, il passa sous un noyer ; son heaume s'y embarrassa, et dans les