LE VOYAGE DU PÈLERIN
Ses personnages sont des abstractions : Sagesse mondaine , Découragement , Piété , Prudence , Fidèle Evangéliste , le géant Désespoir , Défiance , sa femme, la Mort, etc., etc.; mais leur nom seul vous le rappelle. Ces êtres qu'il nous présente, l'auteur les a vus; ces chemins que nous parcourons, ces campagnes désolées, il les a traversées par la chaleur; cette vallée de ténèbres, il s'y est égaré; ces voix qu'il fait surgir tout à coup pour nous donner quelques avertissements effrayants, il les a entendues. Bunyan n'est pas un simple écrivain qui se met à sa table et qui aligne des phrases, c'est un visionnaire, un inspiré. Son livre est d'une logique irréprochable et par conséquent n'a rien à voir avec l'hallucination, mais chacune des visions qu'il fait apparaître, chacune des circonstances de son voyage, a cependant été pour lui une véritable hallucination.
John Bunyan, en effet, n'était pas un écrivain, ni même un homme instruit ; c'était un ouvrier chaudronnier , n'ayant que très imparfaitement appris à lire et à écrire, mais exalté par une imagination extraordinairement vive et par la lecture constante de la Bible. Un beau jour il se met à prêcher devant ses camarades, puis il s'enhardit, il va prêcher partout, et devient un de ces prédicateurs indépendants dont l'Angleterre a toujours été si riche. Il entre, en prêchant toujours, dans l'armée que le parlement oppose àCharlesI"; puis à la restauration des Stuarts, il est mis en prison, il y reste douze ans et demi, travaillant à faire des lacets ferrés pour nourrir sa famille. C'est alors qu'il écrit son livre.
Une voix du ciel a crié Ycùgeance contre la ville
de Destruction. Chrétien s'effraye, il part pour n'être point dévoré par le feu ; on le raille, on l'arrête, on cherche à l'égarer, il passe à travers des eaux bourbeuses , gravit des collines , parcourt des chemins étroits bordés de flammes sulfureuses, traverse la ville de la Vanité et du Mensonge ; il est battu, jeté en prison, puis accueilli par Désespoir, qui l'exhorte à en finir avec la vie ; rien ne le décourage, il persévère jusque au bout, il parvient enfin sur les Montagnes Heureuses, et de là aperçoit la Divine Cité, dont il n'est plus séparé que par la rivière de la Mort.
Le Pilgrim's Progress est pour le calvinisme ce que la Divina Commedia est pour le catholicisme, ce que le Voyage de Pantagruel est pour la philosophie. Mais il y a dans l'ouvrage de Bunyan une simplicité de foi, une ardeur d'entraînement plus grande même que chez Dante, et cela compense jusqu'à un certain point, ce qu'il y a de plus faible chez lui en fait d'art. Rabelais n'a la foi quelque peu effrayée ni de l'un ni de l'autre; il en prend à son aise , il s'égare constamment en chemin , et n'est nullement pressé d'arriver.
Le cadre de Rabelais et de Bunyan reparaît souvent dans la littérature, c'est celui de nombre de romans dévots ou philosophiques, celui de plusieurs contes de Voltaire; on le retrouve dans Florian,dansParny, dans Walter Scott — et plus récemment dans un ouvrage fort amusant : Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale. Mais l'ouvrage de Th. Moore qui a presque le même titre : Voyage d'un Irlandais à la recherche d'une religion, n'a rien de commun avec ce cadre. Le voyage de l'Irlandais s'accomplit tout