RABELAIS ET LA MONARCHIE
entier dans une bibliothèque, et se compose en grande partie de citations ayant pour but d'établir la vérité du catholicisme en face de la religion anglicane. Quant au roman de la Rose, dont nous avons parlé plus haut, bien que le second auteur ait de de grandes prétentions philosophiques, il y a trop de disparates dans le plan, trop de puérilités et de futilités dans le détail pour qu'on puisse établir un rapprochement entre cette œuvre confuse et l'une quelconque de celles que nous avons citées. Nous parlons plus loin de Cervantes et de Swift.
Passons à la politique. Le roman de la Rose peut nous servir de transition. Jean de Meung, sans attaquer la royauté en principe, comme on le fera souvent au XVIe siècle, se montre assez peu respectueux pour elle et en indique l'origine prétendue en deux vers assez crus, souvent cités :
Un grand vilain entre eux eslurent Le plus ossu de quant qu'ils furent.
Rabelais aussi parle avec assez peu de respect de la royauté dans son Gargantua '•
Oncques ne vistes homme qui eust plus grande affection d'estre roy et riche que moy : afin de faire grand chère, pas ne travailler, point ne me soucier et bien enrichir mes amis, etc. (I, 1).
Panurge dit ailleurs en parlant du roi Anarche
Ces diables de rois ne sont que veaulx, et ne savent ny ne valent rien, si non à faire des maulx es pauvres subjects, et a troubler tout le monde par guerre, pour leur inique et détestable plaisir (II, 31).
Dans son enfer, les rois font assez piteuse figure.
Il en est de même du roi St Panigon dans l'île des Embrassades.
On aurait tort cependant de voir dans ces gaîtés l'œuvre d'un ennemi de la monarchie. Rabelais plaisante avec la royauté, comme il plaisante avec le bréviaire, par pure joyeuseté, et il est probable que les passages que nous venons de citer et d'autres semblables ne sont pas ceux qui amusaient le moins François Ier. Le roi n'a pas dû être plus choqué que Louis XV ne 1 était lorsque Mme Dubarry le tutoyait et l'appelait: La France. Il aura senti que, au fond5 ces plaisanteries venaient d'un ami et non d'un frondeur.
Six rois ou fils de rois figurent dans le roman de Rabelais. Il y en a trois mauvais : Picrochole, Anarche et Bringuenarilles ; mais il y en a aussi trois bons : Grandgousier, Gargantua, et Pantagruel, qui, s'il n'est pas roi encore, doit le devenir un jour.
Ce que Rabelais condamne dans les rois, c'est leur facilité à se laisser tromper, à se monter la tête sous l'influence des flatteries intéressées des courtisans. Grandgousier se laisse tromper lui-même au début, quand il s'agit de l'éducation de son fils, mais il s'arrête à temps. Picrochole et Anarche ne s'arrêtent pas et ils en sont rudement punis. Rabelais prend plaisir à les humilier, à montrer leur infatuation grandissant à mesure de leurs disgrâces et survivant quelquefois à leur infortune. Picrochole détrôné attend avec une foi persévérante l'arrivée des coquesigrues pour remonter sur son trône. Anarche perd plus vite l'espoir, mais il est plus cruellement puni encore. Quant au conquérant germanique Bringuenarilles, Rabelais nous le représente se jetant d'à-