RABELAIS ET LA MONARCHIE
bord sur les moulins à vent de France , qu'il parvient à digérer, puis sur les casseroles et autres instruments de cuisine — les pendules étaient rares encore à cette époque, — et mourant d'une vulgaire indigestion de beurre ... de Lorraine peutêtre ? Ce sont de piteuses fins sans doute, mais à qui s'appliquent-elles ? À des rois qui!se sont jetés follement dans des guerres injustes. Ce que Rabelais condamne en eux, c'est la manie conquérante et non pas la monarchie elle-même-
La preuve, c'est que le nombre des rois selon son cœur est égal à celui des mauvais- Ces rois commencent par être des géants, des héros de contes de fées. Cette partie de leur existence est purement fantastique et n'a pas la prétention de rien prouver. Mais quand ils agissent simplement en rois, leurs allures pleines de bonhomie, leur amour pour leurs sujets, leur conduite envers les vaincus en font des personnages tout à fait sympathiques. On ne leur donnera pas ce titre de «princes très redoutés», qu'on donnait encore à quelques seigneurs du temps, mais on se prend pour eux d'une sympathie mêlée de respect. Leur royauté est toute patriarcale; c'est la royauté du père de famille au milieu de ses enfants, mais elle ne manque ni de noblesse ni d'énergie. C'est, avec plus de simplicité et moins de grandeur, la royauté rêvée par Fénelon dans Télêmaque , par Massillon dans son Petit Carême et par les philosophes royalistes du XVIIIe siècle. Ce genre de royauté n'a pas de nom dans l'histoire, mais elle fait songer à la fois à Louis IX et au roi d'Yvetot.
Ces rois ont des allures toutes bourgeoises. Il
n'y a dans leurs cours ni faste ni représentation. Mais ils appliquent strictement les lois de la justice, d'une justice mêlée toutefois d'indulgence pour la faiblesse humaine. En face de l'agression étrangère, ils sont dignes et humains à la fois. Mais si leurs sujets se révoltaient, quelle serait leur conduite ? Elle est facile à prévoir. D'abord leurs sujets ne se révolteront pas; pourquoi le feraient-ils? Si leur plaintes sont fondées , il leur sera fait justice immédiatement. Si elles ne le sont pas , il leur sera adressé des remontrances , et ils les écouteront. Mais s'ils s'obstinent et se mutinent ? On ne cherchera évidemment pas à les retenir de force. On les laissera s'adresser à un autre , en leur prédisant le sort des grenouilles qui voulurent avoir un roi. En somme, si Eabelais ne professe pas le culte absolu de la royauté, il est étranger à cette antipathie, à cette haine contre l'institution monarchique si éloquemment exprimées dans le pamphlet de son contemporain Etienne de la Boétie.1 Il trouve la royauté établie, il en montre les mauvais côtés, mais il en montre aussi les bons , et ne paraît même pas songer que l'institution puisse être abolie. Il fait plus : quand il établit à côté sa république de la volonté, celle qui a pour devise : Fais ce que voudras, il la met sous la protection du pouvoir royal, qui la dote et la défend.
Rabelais agit donc avec l'institution monarchique,
1 De la Servitude volontaire ou le Contre un, publié d'abord par Montaigne et souvent réimprimé, dans les Œuvres de Lamennais entre autres.
comme avec l'institution catholique ; il veut améliorer , mais non renouveler. Ce qu'il demande au gouvernement comme à la religion, c'est la liberté pour l'individu de se développer tout entier , c'est l'absence de réglementation. Il hait le règlement sous toutes ses formes , la contrainte sous quelque aspect qu'elle se présente. Il hait les cloches qui sonnent les heures et réglementent les occupations de la journée ; il hait le carême et l'abstinence qui réglementent les mets dont on doit se nourrir ; il hait l'organisation de l'Eglise romaine qui attache les hommes à certaines pratiques et réglemente minutieusement l'emploi de leur temps ; il hait l'intervention de l'état dans la religion , qui réglemente les opinions et les actes de foi. En littérature , il hait le pédantisme qui réglemente la langue et la circonscrit dans l'imitation de Cicéron. Dans son horreur du règlement, il s'insurge contre la mode qui prescrit les vêtements de telle et ou telle coupe et son Panurge s'habille d'une façon étrange pour protester contre la loi de l'usage. C'est par la même raison qu'il se permet toutes sortes de libertés à l'endroit des nécessités physiques qu'on dérobe ordinairement à la vue. Il arrache tous les voiles, non par impudeur, non par corruption, comme quelques-uns le prétendent, mais tout simplement pour protester contre la règle, pour faire acte d'indépendance en toute chose.
Rabelais n'est pas indécent , dit à ce sujet M. Scherer • car le sentiment de la décence lui est étranger. Il est comme l'enfant ou le Sauvage , qui n'ont pas conscience de leur nudité.
1 Edmond Scherer. Etudes critiques sur la littérature. 1875, in 12. p. 79.
Ceci nous conduit à la morale de Rabelais. Estil vrai comme le prétendent Feller et consorts, que Rabelais prêche l'immoralité ? Cette accusation n'est pas mieux fondée que les précédentes.
Rabelais, nous ne disons pas < recommande >, mais < inspire > tous les nobles sentiments.
Quels pères furent jamais plus sages, plus aimants, plus vraiment paternels, que Grandgousier et Gargantua ? Quel fils fut plus respectueux, plus obéissant, plus reconnaissant que Pantagruel? Qui fut plus dévoué pour ses amis que ce même Pantagruel , plus indulgent pour leurs faiblesses , sans toutefois leur épargner les remontrances au besoin? Qui porta plus loin l'amour de la justice et de l'humanité ? Non-seulement Rabelais prête à ses prinpaux personnages tous les nobles sentiments, mais il fait aimer, mais il impose ces sentiments ; on aime mieux son prochain quand on vient de le lire.
En fait de vices, d'iniquités et de travers, il inspire l'horreur de la guerre, où l'on voit s'armer les uns contre les autres des individus qui n'ont aucun motif de se haïr — il inspire l'horreur des luttes religieuses, où l'on ne se contente pas d'avoir la raison pour soi , mais où l'on veut forcer les autres à. partager son appréciation. Il inspire l'horreur de l'injustice sous toutes ses formes, injustice politique, injustice judiciaire. Il en veut à tous les tyrans de l'humanité, aux moines qui ne se contentent pas d'être ignorants, mais qui persécutent ceux qui veulent s'instruire, aux pédants qui n'admettent pas qu'on soit instruit ou que l'on parle autrement qu'eux,
aux convenances ridicules , au faux bel-esprit, aux superstitions, à ceux qui sacrifient tout à leur ventre, et à ceux qui sacrifient tout à leurs préjugés. Il y a peu de vices qu'il ne flagelle en passant, peu d'iniquités qu'il ne déconcerte de son rire joyeux, bruyant et sincère.
Les femmes seules lui inspirent assez peu de sympathie. Mais elles apparaissent à peine dans son livre. Rabelais ne les connaît pas, et il en convient implicitement en ne leur donnant pas de rôle. La «belle dame de Paris», que nous voyons un moment, n'est là que pour fournir à Panurge un prétexte à l'exhibition de divers procédés qui passaient alors pour des secrets et qui circulent à travers le moyen âge, de la compilation de Pline l'Ancien aux écrits apocryphes publiés sous le nom de Grand et de Petit Albert. Ailleurs la femme est mise sur le même rang que le vin. Rabelais ne parle de la femme chaste et digne qu'en deux occasions: lorsqu'il nous décrit les mœurs de Thélème, ou nous entretient des occupations des Muses. Dans ces deux cas , la parole moqueuse de Rabelais devient respectueuse , délicate, exquise. On regrette que ces passages soient si rares et si courts. Mais Rabelais était moine et sa profession lui interdisait la fréquentation des femmes. Il n'a pas vécu avec elles. Le fait d'être moine ou prêtre n'a pas empêché d'autres écrivains de bien connaître le sexe féminin. Bourdaloue, Fénelon, Massillon nous ont laissé des observations d'une grande finesse sur le caractère des femmes ; mais Bourdaloue, Fénelon, Massillon étaient confesseurs , et le confessionnal était pour eux un observatoire, un cabinet d'études, aussi minutieuses ii 20
que profondes. Rabelais ne parait pas avoir profité de ce moyen, et nous aurions quelque peine à nous représenter le R. P. Rabelais écoutant les péchés mignons de ses pénitentes. S'il l'avait fait, son livre en porterait la trace.
Ainsi donc Rabelais, tout en étant très libre en paroles, ne prêche pas le libertinage. Prêche-t-il d'avantage la gourmandise, prêche-t-il l'amour du viu ? En apparence, oui, peut être. L'éloge du vin, l'invitation à boire reviennent à chaque instant sous sa plume, mais hors le chapitre où il nous redit les propos des buveurs, ses personnages s'enivrent-ils jamais ? Pantagruel, dès qu'il n'est plus géant, est d'une grande sobriété ; il s'emporte avec une vivacité sincère contre les gastrolâtres et contre les ivrognes. S'il est un moment où les personnages sont pris d'une sorte de délire bachique et prophétisent, c'est lorsqu'ils ont bu de l'eau de la Dive Bouteille , c'est lorsqu'ils ont découvert le mot de la destinée humaine, et cette ivresse à un caractère tout spirituel.
Partout ailleurs lorsque Rabelais provoque à boire, c'est une contenance qu'il se donne ; il s'écriera bien comme Béranger :
Mes bons amis, que je vous prêche à table, mais il se contentera de vous regarder boire. Les poètes buveurs ont de tout autres allures. Ecoutons plutôt Olivier Basselin, ou, si on le veut, Jean Le Houx puisqu'il parait décidément que le joyeux foulon de Vire doit passer à l'état de personnage légendaire, — répétant sur tous les tons pendant 150 pages: Il faut boire; vidons nos tonneaux.1
1 Voir la Dissertation placée en tête de la dernière édi-
LA SCIENCE DE rvAr.ELAÏS. 307
On sent que Rabelais joue la comédie en affectant dans ses prologues ces transports bachiques qui ne reparaissent pas dans l'ouvrage. Ce n'est pas ainsi que procèdent les vrais buveurs : St-Amant, Maître Adam, Chaulieu, Gallet, Desaugiers et ses amis du Caveau. Il n'y a pas d'intermittence chez eux. Rabelais, quoi qu'en ait dit Ronsard, parait avoir été aussi sobre que Béranger, qui a aussi chanté le vin avec chaleur, mais qui buvait assez peu.
La morale de lïabelais est, comme nous l'avons répété plusieurs fois, le libre développement de toutes les facultés humaines, les facultés intellectuelles en tête, les facultés aimantes ensuite, mais sans que les facultés physiques doivent être négligées. Cette morale se résume dans l'ancien adage : Mens sana in corpore sano.
Nous reviendrons sur les idées littéraires de Rabelais en parlant de son style. Il ne nous reste à ajouter ici que quelques mots sur la science dont il fait preuve dans son livre.
Rabelais était un érudit. Chaque page de son roman le prouve. 11 avait lu surtout les auteurs qui traitent des sciences naturelles et médicales : Pline l'Ancien , Sénèque , Hippocrate, Galien ; mais il ne connaissait pas moins bien, entre les Grecs, Platon, Aristophane, Plutarque et surtout Lucien. Il savait aussi à fond tout ce qu'ont écrit, les auteurs du moyen âge et ceux de son temps. — Mais a-t-il, pour son compte, rendu des services directs à la science ? A
tion dos Vaux de Vire, par M, Armand Gasté. (Lemerre, 1875, petit in 8.)
308 LA TÉDAGOGIE DE EABELAIS.
sou époque, Léonard de Vinci — nous avons déjà eu occasion de le mentionner — dans des manuscrits confus écrits de droite à gauche, qu'on ne peut lire que dans une glace, et où il entasse pêle-mêle des vers, des croquis, des caricatures, des observations sur la peinture — a consigné aussi de savantes découvertes scientifiques , qu'il a fallu refaire plus tard : la chute des graves combinée avec la rotation de la terre, la cause de la scintillation des étoiles et de la lumière cendrée de la lune , l'explication des vents alises, l'état antique de la terre, fondement de la géologie, la théorie du plan incliné, une théorie de la lumière et des ombres, — plus une quantité de problèmes de géométrie résolus , une quantité plus considérable de machines inventées , etc.
Le contingent de Rabelais est beaucoup plus modeste. Nous l'avons vu cependant tout près d'affirmer la circulation du sang ; il a reconnu le sexe de certaines plantes , il a aperçu le système de l'attraction universelle des astres ; il se prononça pour le système de Copernic aussitôt qu'il fut formulé par le savant Polonais. Il a entrevu les aérostats, et montré son entente de l'architecture dans son plan de l'abbaye de Thélème.
Rabelais ne s'est donné à nous que pour un romancier, et sa part serait encore belle pour un savant de profession.
Nous avons exposé avec détail dans le premier volume les idées de Rabelais sur la pédagogie. Il nous reste à présenter l'histoire de ces idées.
Tous ceux qui se sont occupés du plan d'éducation de
LES ÉDUCATEURS DU XVIe ET DU XVIIe SIÈCLES. 309
Gargantua et de Pantagruel en ont parlé avec admiration.
<Ce plan, dit M. Demogeot, est prodigieux pour le siècle. Locke, Montaigne, J.-J. Rousseau n'ont fait que le développer.» Pendant de longues années cependant il est resté inaperçu. «Un enfant qui avait une chemise de neuf cents aunes , dit St-Marc- Girardin , ne devait pas être élevé comme un autre écolier. > On vit là «une éducation chimérique, comme le personnage lui-même.»
Il y avait une autre raison contre ce plan. La révolution préconisée par Rabelais était trop radicale. 11 protestait contre la tyrannie des mots ; il faisait la guerre à la science qui n'est basée que sur les mots. Or de son temps on ne comprenait guère l'étude autrement. Tout l'enseignement portait sur trois choses : l'art de parler, l'art d'écrire, l'art de raisonner — et de raisonner sur des paroles plus ou moins habilement agencées. On avait poussé cet amour du mot jusqu'à imaginer une machine, — plusieurs machines même , car plusieurs savants s'étaient mis à l'œuvre — pour arriver à raisonner sans penser, rien qu'eu faisant manœuvrer un mécauisme et en combinant des mots, des phrases, comme ou combine des chiffres. Partout on enseigne la science des mots, rieu de plus. Catholiques et protestants sont d'accord sur ce point.
L'établissement d'éducation le plus célèbre du XVIe siècle fut celui que Sturm créa en 1538 à Strasbourg. Cet établissement servit de modèle à ceux qu'on fonda alors dans une grande partie de
l'Europe. Les cours prennent l'élève à sept ans, et le retiennent jusqu'à vingt. Qu'apprend-on pendant ce temps-là V La langue latine, un peu la langue grecque , mais surtout la langue latine ; six auteurs figurent seulement sur le programme : Cicéron, Virgile, Horace, Plaute, Téreuce et Salluste, mais Cicéron avant tout. Ce qu'on lit constamment , ce qu'on s'efforce d'imiter, c'est Cicéron. C'est avec le vocabulaire cicéronien qu'on explique le catéchisme, et l'un des exercices qui reviennent le plus souvent, c'est la traduction des épîtres de St Paul en latin classique. Pour le grec, on étudiait Homère, Pindare, Aristophane, Euripide, Sophocle et Démosthène.
Mais ce qu'on cherchait dans tous ces livres, ce n'étaient pas des idées , des sentiments , des renseignements sur la civilisation d'une époque , sur l'histoire de l'esprit humain ; ce qu'on y cherchait, c'étaient des mots. Sturm a résumé son système dans cette phrase : «Connaissance, pureté et ornement du langage, tels sont les éléments de l'éducation scientifique. »
Chez les Jésuites, dont les maisons d'éducation apparaissent aussi au XVP siècle (1588), toujours même préoccupation des mots, de la phrase sonore, du style élégant. Les études commencent par la grammaire, et finissent par la rhétorique. Une année , il est vrai , était consacrée à la philosophie et à ce que l'on savait de physique , de sciences naturelles, y compris la géographie. Mais tout cela était considéré comme secondaire. La grande affaire, c'était de savoir parler latin élégamment. La langue française était banuie de la conversation. Un
LES ÉDUCATEURS DU XVIe ET DU XVIIe SIÈCLES. 311
apprenait aussi un peu de grec, mais très peu. En revanche, on apprenait par cœur des textes d'écrivains choisis, de manière à s'approprier leurs phrases. On jouait des pièces de théâtre en latin, des pièces composées généralement par les supérieurs. Il existe des collections de ces tragédies , de ces comédies de collège, publiées par les Jésuites. Beaucoup d'élégance et de fausse élégance dans la forme , un fond généralement peu intéressant, des plaisanteries fades , des sentiments faux ; une littérature de devises, d'emblèmes, de petites finesses ; des dissertations sans fin sur des pensées ingénieuses et vides. Bouhours est le prosateur par excellence de cette école, Ducerceau en est le poète, en attendant Gresset. Mais celui-ci avait déjà trop d'esprit pour un régent de collège, il fut forcé de sortir de Tordre.
Montaigne et Charron au XVIe siècle et au commencement du XVIIe, protestent contre cette étude des mots. Ils veulent, comme Rabelais, qu'on enseigne à l'enfant des choses utiles, que l'étude soit attrayante , qu'elle consiste surtout en exercices pratiques. Il ne suffit pas pour savoir danser , de regarder faire les autres, dit à ce sujet Montaigne. Tous deux empruntent de petits détails au vaste plan de Rabelais, rapetisses et adaptés à l'éducation d'un gentilhomme. Mais ni l'un ni l'autre ne songent à emprunter à Gargantua des arguments ni des exemples.
Un Morave, Coméni, s'empare d'une des idées de Rabelais; il veut que l'enfant étudie la chose avant de s'occuper du mot. Il forme un établissement où l'on commence par étudier les choses, par les examiner minutieusement avant de les nommer et de
les décrire. Pour propager son système au dehors, il imagine le premier ouvrage d'images à l'usage de l'enfance, VOrlis picfus, «le Monde peint», où la gravure est appelée à faire connaître les objets. L' Orbis pktus a été refait bien des fois depuis, les dernières éditions n'ont plus rieu de commun avec celles qu'à données Coméni ou Comenius, mais sa méthode est restée. Coméni, du reste, ne connaissait évidemment pas Rabelais.
Les Solitaires de Port-Royal, qui établirent vers le même temps que Coméni leurs petites et leurs grandes écoles, citent parfois Montaigne et le réfutent; mais ils ne semblent pas avoir lu Rabelais. Les quelques réminiscences de Pantagruel qui apparaissent dans les Pensées de Pascal, sont évidemment dues à des oui-dire, à des transmissions orales. Chez eux cependant, on applique quelques-unes de ses idées, timidement à la vérité. Ils s'occupent encore beaucoup des mots, mais ils tiennent à ce que l'élève soit en communication directe avec les choses. On étudie le latin chez eux , le grec surtout , mais on commence par le français — et c'est une innovation. Les premières études, après la lecture, sont l'histoire sainte, la géographie, le calcul ; les leçons se font souvent en plein air et sont entremêlées de courses, de promenades, d'exercices gymnastiques, et surtout de causeries sur les livres qu'on lit et sur les choses qu'on voit. L'étude est rendue agréable; les préceptes sont réduits à un petit nombre, et les exercices multipliés. Quant aux punitions, on les emploie aussi peu que possible.
Ce n'est pas là tout Rabelais , mais le système de Port-Royal s'en rapproche instinctivement. Le
LES ÉDUCATEURS DU XVIe ET DU XVIIe SIÈCLES. 313
point de départ était différent cependant. Rabelais croyait Tentant naturellement bon, Port-Royal le supposait instinctivement mauvais ; on y exagérait donc quelque peu les précautions pour empêcher le mal de naître, mais la bienveillance des instituteurs et des institutrices, — car il y avait des écoles pour les deux sexes. — corrigeait ce que la théorie pouvait avoir de trop austère.
Fénelon ne paraît pas plus connaître Rabelais que les Solitaires de Port-Royal, mais comme eux il s'en rapproche sur plusieurs points importants: faire étudier les choses, rendre l'étude agréable, développer surtout l'intelligence et non la mémoire. Mais l'évêque de Cambray a puisé ses préceptes dans son intelligence, dans son expérience, et aussi dans le traité de St Augustin: De docendo pueros. Il en est de même des autres pédagogues qui viennent après lui. Claude Fleury a étudié aussi St Augustin, mais il s'inspire surtout de Platon et de Quintilien. Il est d'accord avec Rabelais sur la nécessité de rendre l'étude agréable, de faire connaître les choses avant d'enseigner les mots, d'étudier les sciences en même temps que les lettres, de mêler les exercices physiques aux excercices intellectuels. Mais ni Fleury, ni le jésuite Jouvency, lorsqu'il développe et commente le plan d'études des écoles de son ordre (De ratione discendi et docendi), ni Rollin, lorsqu'il développe avec tant de charme et de sagesse le plan des études uuiversitaires — où il introduit l'étude de la langue française, de l'histoire et des sciences qui s'y rattachent (Traité des Etudes),— ne songent à invoquer Rabelais , qui cependant aurait eu tant de choses à leur apprendre.
Le docteur Arnstœdt signale dans Y Emile divers passages : la première leçon de cosmographie, l'idée de faire fabriquer par l'élève ses propres instruments, de lui faire apprendre un travail manuel, etc., etc. , où il voit l'inspiration directe de Rabelais- Tout cela est dans Gargantua sans doute, mais il est douteux que Rousseau soit allé l'y chercher. Jean- Jacques ne cite Rabelais nulle part. Son nom n'apparaît ni dans les Confessions, ni dans la Correspondance, ni dans la liste — assez longue cependant — des livres qu'il lisait aux Charmettes. M. Arnstœdt indique huit éditions plus ou moins complètes de Rabelais, publiées pendant la vie de Rousseau, dont deux à Genève, mais cela prouve tout au plus que l'auteur d1 'Emile aurait pu lire le Gargantua, et non pas qu'il l'a lu en effet.
Ce n'est pas à dire que Jean-Jacques n'ait pas reçu l'influence de Rabelais, mais il l'a reçue indirectement, tandis qu'il reçut directement celle de Montaigne. Rabelais a agi sur Rousseau par l'intermédiaire de Daniel de Foe et de son Robinson.
Robinson, en effet, est une mise en œuvre des idées de Rabelais sur l'éducation. L'héritier du trône a été placé en relation directe avec les choses; il a appris la théorie dans les livres , mais il a vu , il a manié les objets lui-même; il les a vus tels que la nature les produit , il les voit se transformer entre les mains de l'homme ; non seulement il voit les travailleurs à l'œuvre , mais il prend lui-même les outils en main, il scie du bois, il bat du blé, il