‹ Rabelais et son uvreChapitre 103 sur 187 · EMILE. — ROBINSON · texte numérisé non relu

EMILE. — ROBINSON

travaille dans les champs. Placez-le dans l'île déserte de Kobinson , il se tirera aussi bien , il se tirera mieux d'affaire que Kobinson, pareequil est plus instruit que lui.

La principale différence entre les situations, c'est que Gargantua est jeune et a besoin que Ponocrates le dirige, et que Kobinson se trouve placé directement en face de la nature ; mais la différence n'est pas aussi grande qu'elle le paraît au premier coup d'œil. Kobinson a aussi son Ponocrates; Robinson n'est plus un enfant, c'est un homme; son gouverneur, c'est l'expérience acquise. Il a aussi l'équivalent de la bibliothèque de Gargantua, c'est le bateau où il trouve les outils, inventés et fabriqués par 1 industrie de ceux qui l'ont précédé dans la vie. Au point de vue de l'idée, l'analogie est complète entre les deux situations ; ce que Gargantua fait librement sous un maître , Robinson le fait forcément sous un autre maître bien plus exigeant, la nécessité ; mais les deux livres mettent l'homme en présence des exigences de la vie et nous le montrent s'instruisant par la pratique.

Daniel de Foe avait-il lu Gargantua, dans la traduction anglaise ou dans le texte français ? Les deux suppositions sont admissibles. La traduction anglaise circulait depuis longtemps à l'époque où vivait l'auteur, et il connaissait la langue française ; mais rien n'indique que cette lecture ait été faite. L'idée de placer un homme seul en face de la nature est bien anglaise et aurait fort bien pu venir à l'auteur, lors même que l'histoire sur laquelle il a bâti son livre ne lui aurait pas été racontée.1

1 L'histoire du matelot Selkirk est très connue. On la trouve

Quoi qu'il en soit, le Robinson fit le tour de l'Europe dès qu'il parut; tout le monde s'intéressa à cette lutte de la volonté humaine contre la nature. J.-J. Rousseau surtout en reçut une profonde impression et certaines parties d' Emile, et des plus importantes, procèdent de là ; ce sont précisément celles qui rappellent le plus l'éducation de Gargantua.

Un autre point commun entre l'éducation de Gargantua et celle d'Emile, c'est que dans les deux ouvrages, l'homme est supposé naturellement bon. L'enfant doit être dirigé, éclairé, mais il n'est pas question de le refaire. S'il ne subit pas de mauvaise influence extérieure, il suffit de lui montrer le bien pour qu'il s'y conforme- Fonocrates n'a pas l'idée de punir Gargantua, pas plus que Rousseau n'a l'idée d'infliger une punition à Emile. Gargantua avait pris des habitudes de paresse et de cancrerie ; on lui en fait prendre d'autres; mais comment ? en appelant son activité ailleurs, en le dirigeant vers le bien, sans qu'il soit nécessaire d'user jamais de repression ou de compression. Rousseau corrige de même Emile en laissant ses fautes produire leurs conséquences. Rousseau l'emporte dans son livre par l'abondance des observations de détail , mais l'erreur dans ses pages se mêle souvent à la vérité, et la préoccupation de raisonner toujours y est trop apparente. Il y a quelque chose de plus grand dans la conception de Rabelais. Le curé de Meudon a l'esprit plus large que le philosophe de Genève.

entre autres dans les Biographical and critical notices of eminent noveliats, de W. Scott.

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