‹ Rabelais et son uvreChapitre 104 sur 187 · RABELAIS JUCHÉ TAR FR. GUIZOT · texte numérisé non relu

RABELAIS JUCHÉ TAR FR. GUIZOT

Ginguené fut le premier, dans une fameuse bro- (liiue que nous analyserons plus loin, à appeler l'attention d'une manière détaillée sur les parties sérieuses de l'œuvre de Rabelais et en particulier sur son système d'éducation. En 1812, François (iuizot inséra dans les Annales d'éducation, qu'il avait fondées l'année précédente avec Mu,c Pauline Guizot, auteur de quelques jolis romans à l'usage des enfants — un article étendu sur les Idées de Rabelais en fait d'éducation, article provoqué évidemment par la brochure de Ginguené. Ce travail que l'auteur a reproduit en 1852 daus ses Méditations et Eludes morales, contient l'analyse et l'appréciation de tout ce qui, dans le livre de Rabelais, se rapporte soit à l'éducation de Gargantua, soit à celle de Pantagruel.

Voici comment l'auteur entre en matière:

Un écrivain qui a exagéré la licence à une époque où la licence était excessive , qui n'a presque jamais été gai sans bouffonnerie et est souvent resté bouffon sans gaîté , qui a dépensé en inventions aiulacieusement bizarres les richesses de son imagination, et qui semble s'être imposé la loi de ne jamais dire sérieusement que des extravagances, Rabelais ne paraît pas devoir être, en fait d'éducation, un grand maître. Et pourtant, il a reconnu et signalé les vices des systèmes et des pratiques d'éducation de son temps ; il a entrevu, au début du seizième siècle, presque tout ce qu'il y a de sensé et d'utile dans les ouvrages des philosophes modernes, entre autres de Locke et de Rousseau.

Rabelais a tracé tout un plan et raconté toute une histoire d'éducation sensée, douce et libérale

Pantagruel est au berceau ; il est lié et emmailloté comme tous les enfants d'alors , mais bientôt Gargantua , son père, s'aperçoit que ces liens gênent ses mouvements et qH'il fait

effort pour les rompre; aussitôt il commande «qu'il soit délié desdictes chaînes».

L'emmaillottement existait encore partout à la fin du XVIIIe siècle. Il n'a été aboli qu'après les éloquents plaidoyers de J.-J. Rousseau.

Sa première éducation est toute physique, continue Guizot. Nous donnons avec raison, au libre développement du corps, une grande place dans les premières années de l'enfance : nous ne prétendons pas cultiver laborieusement les facultés intellectuelles avant que les facultés corporelles aient acquis quelque consistance ; nous laissons les enfants se traîner, se rouler, exercer et déployer en tous sens leurs membres et leurs forces.

Mais cela était une innovation à l'époque de Rabelais. Qu'on se rappelle le passage que nous avons cité plus haut sur les études précoces des fils du président de Mesmes.

Le corps fortifié, vienneut les études.

Quelles sciences étudie-ton d'abord? Celles qui sont les plus utiles dans la pratique, et celles qu'on peut acquérir en voyant les objets eux-mêmes.

Ponocrates savait que le meilleur moyen de rendre l'étude intéressante et profitable, c'est de la rendre active et d'eu chercher l'occasion dans les circonstances ordinaires de la vie. Voulait il faire étudier à son élève ce qu'on pouvait étudier alors des sciences naturelles, c'est-à-dire lui faire connaître les caractères et les propriétés des principaux objets de la nature ? pendant leur repas, «ils commençoieut à deviser joyeusement ensemble, parlant de la vertu, propriété, efficace et nature de tout ce qui leur estoit servy à table >

Ponocrates et son élève allaient-ils se promener? la botanique les occupait...

Et ainsi de la cosmographie, de la science numérale, etc.

Et qu'on ne croie pas qu'en dirigeant ainsi l'attention de

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son élève vers l'étude de la nature, Ponocrates lui laissât négliger les sciences morales"; il lui enseignait , au contraire , à chercher, dans tout ce qu'il voyait ou apprenait, quelque bon précepte de conduite : Lorsque Pantagruel repassait dans sa mémoire les leçons qu'il avait reçues, « il y fondoit quelques cas practiques concernans Testât humain , lesquels ils estendoieut aucunes fois jusques deux ou trois heures»

Guizot montre ensuite les effets de cette forte éducation sur toute la vie de celui qui l'a reçue.

Une éducation si bien dirigée ne pouvait demeurer vaine. Rabelais a voulu montrer, dans le développement du caractère de Pantagruel, quels en devaient être les fruits. Ce caractère est surtout remarquable par la droiture et la confiance. A côté de l'immoralité de Panurge et de la grossièreté de frère Jean, Pantagruel apparaît toujours plein de raison, de facilité, de bonté. I>iscute-t-il ? il abuse quelquefois étrangement de l'érudition et de la dialectique ; mais c'est presque toujours pour en revenir à des maximes simples, droites, au bon sens et à la justice. A-t-il à agir ? il se montre ferme et calme. Lorsque pendant ses voyages il essuie en mer cette horrible tempête décrite par Rabelais d'une manière si vive et si pittoresque, tandis (pie Panurge s'abandonne au désespoir de la peur, taudis que frère Jean et tous les matelots luttent contre les vents et contre les vagues, jurent, s'emportent, Pantagruel tranquille et pieux, reste debout sur le pont du navire, tenant fortement le grand mât pour l'empêcher de se rompre ; et quand, au plus fort de l'orage , tous les nautonniers se croient perdus , il ne laisse échapper que ces mots : « Le Dieu Servatcur nous soit en aide! »

Qu'on suive Pantagruel dans tout l'ouvrage ; on verra que, sans tracas, sans ostentation, probablement même sans intention morale, Rabelais l'a peint tel qu'il devait être après l'éducation qu'il avait reçue, c'est-à-dire bon et raisonnable, toujours curieux d'étendre ses connaissances et de garder ses vertus, cherchant partout la vérité, examinant et tolérant les opinions des autres sans laisser ébranler ses propres principes, digne, simple et ferme au milieu des mœurs déréglées, des in-

décentes brutalités et de l'immoralité licencieuse de ceux qui l'entourent.

J'en veux faire remarquer un trait particulier , d'autant plus frappant qu'il se lie de plus près aux résultats de l'éducation que je viens d'exposer; c'est le respect de Pantagruel pour son père. Nul écrivain , peut-être, n'a donné à l'amour filial et à l'autorité paternelle plus de force et de gravité que n'a fait le cynique Rabelais.

Guizot termine ainsi son article :

Je n'ai point laborieusement chercbé et introduit dans l'ouvrage de Rabelais ce qui n'y est point ; je ne lui ai point prêté des intentions ou des idées qu'il n'a pas eues. Mais telle est la force du bon sens qu'il démêle et saisit quelquefois les vérités les plus hautes, comme les plus fines, au milieu des plus orageuses ténèbres. C'est ce qu'a fait Rabelais, en matière d'éducation comme sur plusieurs autres sujets, dans un siècle qui n'y pensait guères, et dans un livre où l'on ne s'attend pas à rien rencontrer de semblable.

Dans son Tableau de la littérature française au XVF siècle (1828) St-Marc Girardin s'exprimait ainsi :

Dans l'éducation de Gargantua, Ponocrates prend hardiment le contrepied de l'éducation des écoles. Il laisse la raison se développer peu à peu ; point de contrainte ni d'autorité magistrale. 11 enseigne à réfléchir : Voilà le but de ses soins. Faisant déjà ce que nous essayons de faire, il mêle, dans l'éducation de son élève à l'étude des lettres l'étude des sciences naturelles. La «science numérale», ce sont nos mathématiques, notre géométrie ; la lutte, le saut, la nage, le cri pour fortifier les poumons, c'est notre gymnastique; ces promenades dans les ateliers des artisans et des fondeurs, ce sont nos cours de mécanique et de chimie appliquées aux arts. Enfin Gargantua va suivre les leçons publiques. Que pourrait-il faire de mieux aujourd'hui ?

St-Marc Girardin est trop optimiste. Nous avons

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beaucoup plus à faire qu'il ne croit pour réaliser l'idéal rêvé par Rabelais.

A partir de ce moment, il y a unanimité entre les critiques, dans les éloges donnés à ce plan. Pour éviter les répétitions, nous ne citerons plus que les témoignages les plus caractéristiques.

Ste-Beuve a consacré plusieurs articles à Rabelais. Les passages suivants sont extraits des Causeries du lundi, III.

Les chapitres XXIII et XXIV du premier livre sont vraiment admirables et nous offrent le plus sain , le plus vaste système d'éducation qui se puisse imaginer, un système mieux ménagé que celui de VEmile, tout pratique, tourné à l'utilité, au développement de tout l'homme, tant des facultés du corps que de celles de l'esprit... C'est ce mélange [d'exercices physiques et de travaux intellectuels! qui compose la complète éducation selon Rabelais : le médecin, l'homme qui sait les rapports du physique et du moral se retrouve en lui à chaque prescription... On reconnaît ici à chaque pas le médecin éclairé, le physiologiste, le philosophe....

C'est vraiment un admirable tableau idéal d'éducation, où presque tout devient sérieux. 11 y a de l'excès, de la charge assurément dans l'ensemble , mais c'est une charge qu'il est facile de ramener au vrai, et dans le sens juste de l'humaine nature. Le caractère tout nouveau de cette éducation est dans le mélange du jeu et de l'étude, dans ce soin de s'instruire de chaque matière en s'en servant, de faire aller de pair les livres et les choses de la vie, la théorie et la pratique, le corps et l'esprit, la gymnastique ei la musique; comme chez les Grecs, mais sans se modeler avec idolâtrie sur le passé et en ayant égard sans cesse au temps présent ou à l'avenir.

Ste-Beuve ajoute dans un autre endroit :

Nous avons dans ce cours d'éducation et d'étude à l'usage du jeune Gargantua le premier modèle de ce qu'ont représenté depuis plus au sérieux, mais non plus sensément, Montaigne, Charron, l'école de Port-Royal par endroits et parties, cette école chrétienne qui ne se savait pas si fort à cet égard il 21

dans la même voie que Rabelais, l'étrange précurseur! Nous avons d'avance, dans une vue et une gaieté de génie, ce que plus tard Jean-Jacques étendra dans V Emile en le systématisant, et Bernardin de Saint-Pierre dans ses Etudes de la Nature en l'affadissant.

L'auteur des Causeries ne croit pas, comme St-Marc Girardin , que nous ayons encore tiré du plan de Rabelais tout ce qu'il serait désirable de voir appliqué :

Ce plan d'éducation avait une grande opportunité quand il s'agissait d'émanciper la jeunesse , de l'affranchir des méthodes serviles et accablantes , et de ramener les esprits aux voies naturelles. On a, pour réaliser ce programme , même après trois siècles, bien des progrès à faire encore.

C'est aussi l'avis de M. Albert Réville {Revue des deux mondes, 15 octobre 1872).

Rabelais s'est proposé avant tout d'inculquer à son élève le goût, en lui donnant la capacité de l'étude

Ce qui nous intéresse surtout, c'est l'art merveilleux avec lequel le précepteur sait éveiller la curiosité du jeune homme et transformer des études sérieuses et prolongées en véritables plaisirs. C'est ainsi que dès le matin il reçoit une leçon d'astronomie et, comme nous dirions aujourd'hui, de météorologie, en regardant l'état du ciel et en le comparant à ce qu'il a pu remarquer la veille

Il est évident, lorsqu'on examine ce plan d'éducation, que Rabelais aurait dû le modifier de nos jours, où le programme des études nécessaires s'est considérablement élargi ; mais les principes et les tendances de sa méthode pédagogique n'ont rien perdu de leur valeur : l'accessoire , non la substance , a changé. Quatre grands principes dominent tout le système. Le premier , c'est que l'étude doit être pour le jeune homme une joie plutôt qu'une tâche pénible ; il doit aimer à étudier, et il faut qu'on lui rende l'étude aimable. Le second repose sur l'idée que l'homme instruit doit posséder un ensemble de connaissances qui le mette en état de s'intéresser à tout avec intelligence. Le troisième, c'est qu'il faut mettre de bonne

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heure le jeune homme en face des réalités, l'habituer à appliquer immédiatement ses connaissances théoriques et mettre à profit pour cela tout ce que la nature et la société nous présentent. L'élève de l'onocrates sera instruit , savant même ; mais sa science ne sera pas une série d'abstractions sans rapport réel avec le monde et la vie : ce sera une science d'application continue. En un mot, Rabelais prend grand soiu de mener de front le développement corporel et le progrès intellectuel. Il n'est pas flatteur pour notre civilisation moderne de penser que, dès le XVIe siècle, on pouvait émettre des vues aussi sages sur les conditions d'une bonne éducation, et qu'on en a tenu si peu de compte jusqu'à présent. Que de méthodes et de principes passent aujourd'hui pour modernes en matière d'éducation, et que l'on trouve déjà très nettement énoncés par le joyeux conteur !

Cet article de M. Réville a été provoqué par la publication en Allemagne d'un ouvrage intitulé « François Rabelais und sein Traité d'éducation, mit besonderer Berucksichtigung der pâdagogischen Grundsatze Montaigne's, Locke' s und Rousseau's. » [F. Rabelais et son traité d'éducation comparé avec les principes pédagogiques de Montaigne , de Loche et de Rousseau.] L'auteur de cet ouvrage, le docteur Fred. Aug. Arnstœdt, est professeur supérieur à la Realschule ou école professionnelle de Plauen. On trouvera plus loin l'analyse complète de l'ouvrage. Nous nous bornerons ici à ce qui regarde spécialement la pédagogie.

L'auteur commence par reproduire en français, avec une double traduction allemande en appendice, tous les chapitres de Rabelais qui ont trait à l'éducation de Gargantua et la lettre de Gargantua à son fils, puis il commente longuement ce récit en comparant les idées de Rabelais sur chaque n 21*

sujet avec celles de Montaigne, avec les enseignements de Locke et de Rousseau. Il discute ce qu'il y a de pratique dans les uns et dans les autres, ce qui a été appliqué et ce qui mérite de l'être- C'est un travail très complet, très intéressant, mais que nous ne saurions analyser ici sans tomber dans des redites. Ce que nous devons constater, c'est que cette étude des idées de Rabelais est faite d'une manière judicieuse, avec impartialité et fort élogieuse pour l'auteur de Gargantua. Cela est d'autant plus flatteur pour nous que les Allemands sont très fiers de leur science pédagogique et qu'ils se montrent ordinairement très dédaigneux de ce qui se fait en France dans cette voie.

Le docteur Arnstsedt trouve le système de Rabelais supérieur à ceux de Montaigne , de Locke et de Rousseau. C'est aussi lavis de Michelet. Voici comment le célèbre historien s'exprime dans une de ses dernières publications: Nos Fils (ISIO, in 12).

Il vient de nous entretenir de l'état des esprits au XVIe siècle.

L'homme d'alors est tel, continue-t-i! , de matérialité très basse. Tel l'a pris Rabelais. L'enfant dès le berceau, mal entouré, puis cultivé à contresens, offre un parfait miroir de ce qu'il faut éviter. A un mauvais commencement , l'éducation scolastique ajoute tout ce qu'elle peut de vices et de paresse, mauvaises mœurs et vaines sciences.

Voilà le point de départ, et il le fallait tel.

Cela donné au temps , la supériorité de Rabelais sur ses successeurs, Montaigne, Fénelon et Rousseau, est évidente. Son plan d'éducation reste le plus complet et le plus raisonnable. 11 est fécond surtout et positif.

11 croit , contre le moyen ûge , q ue l'homme est bon , que

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