‹ Rabelais et son uvreChapitre 105 sur 187 · EABELAIS JUGÉ PAR MICHELET · texte numérisé non relu

EABELAIS JUGÉ PAR MICHELET

loin île mutiler sa nature, il faut la développer tout entière, le cœur, l'esprit, le corps.

Il croit, contre Vcuje moderne, contre les raisonneurs, les critiques, Montaigne et Rousseau, que l'éducation ne doit pas commencer par être raisonneuse et critique. Rousseau, Montaigne, tout d'abord, mettent leur élève au pain sec, de peur qu'il ne mange trop. Rabelais donne au sien toutes les bonnes nourritures de Dieu ; la nature et la science l'allaitent à pleines mamelles ; il comble ce bienbeureux berceau des dons du ciel et de la terre, le remplit de fruits et de fleurs.

On dira que cette éducation est trop riebe, trop pleine, trop savante. Mais l'art et la nature y sont pour charmer la science. La musique , le botanique , l'industrie en toutes ses branches, tous les exercices du corps, en sont le délassement. La religion y naît du vrai et de la nature pour réchauffer et féconder le coeur. Le soir, après avoir ensemble, maître et disciple , résumé la journée , « ils alloient , en pleine nuit , au lieu de leur logis le plus découvert, voir la face du ciel, observer les aspects des astres. Ils prioient Dieu le créateur en l'adorant et ratifiant leur foy envers luy, et le glorifiant de sa bonté immense. Et, lui rendant grâce de tout le temps passé, se recommandoient à sa divine clémence pour tout l'avenir. Cela fait, entroient en leur repos. >

Cette éducation porte fruit. Gargantua n'a pas été formé seulement pour la science. C'est un homme, un héros. Il sait défendre son père et son pays. Il est vainqueur, parce qu'il est juste, et courageux avec l'esprit de paix.

Un droit nouveau surgit contre les Charles-Quint, contre les conquérants : «Foi. loi, raison, humanité, Dieu, vous coni damnent, et vous périrez ; le temps n'est plus d'aller ainscouquêter les royaumes.»

La vraie grandeur de Rabelais, c'est que, tout en s'occupant d'un géant , d'un roi, d'un être exceptionnel , il élève l'homme même en toutes ses facultés, et au complet. Il le remue, ce roi, bravement et vigoureusement. Il le fait travailler. Il lui impose toutes sortes d'activité, de gymnastiques que l'on eût jugées peu royales, battre en grange et fendre du bois. Il le fait non seulement travailleur, mais fabricateur, créateur.

L'enfant se crée son corps par une variété de mouvements

bien combinée. On l'intéresse à toute création. On le mène chez les ouvriers pour les voir travailler. On le fait cultiver, planter , soigner des arbres. Enfin ce grand prophète , Rabelais , anticipant les temps qui ne sont pas encore , veut qu'il s'essaye à faire des engins, des machines qui remuent, travaillent elles-mêmes.

Michelet et le docteur Arnstaedt ont raison. Tout ce qui a été fait de meilleur dans la pédagogie depuis trois siècles se trouve, tout au moins en germe, dans Rabelais.

Avant J.-J. Rousseau, il avait demandé la suppression des vêtements qui emprisonnent le corps de l'enfant, et des prescriptions qui emprisonnent son intelligence et empêchent l'un et l'autre de se développer en liberté : avant le philosophe de Genève, il avait demandé l'alternance des exercices physiques et des exercices intellectuels ; avant que Rousseau fît apprendre à son jeune gentleman le métier de menuisier, Rabelais nous avait montré son fils de roi sciant du bois et bottelant du foin. Avant Rousseau, Rabelais avait montré son élève fabriquant lui-même ses instruments, étudiant les choses avant d'étudier les mots, apprenant la géométrie sur le terrain, la botanique dans les champs, l'astronomie en regardant le ciel, et n'ouvrant un livre théorique que lorsqu'il est familiarisé par la pratique avec les choses. Il l'avait montré se pénétrant de l'idée de Dieu et de la providence, non par un enseignement dogmatique, mais par le sentiment et l'étude de la nature. Il l'avait montré observant d'abord les objets qu'on voit chaque jour, et s'élèvent peu à peu aux connaissances supérieures , mais

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