LES GÉANTS DE TULCI
Le géant Agrapart a dix-sept pieds de haut, comme son frère; il n'est ni moins brave, ni moins enfant. Il arrive furieux chez le calife , en lui reprochant de n'avoir pas vengé la mort de l'Orgueilleux. Il consent cependant à ne pas ravager son empire si on lui trouve un chevalier qui ose se battre avec lui. On tire Huon de prison pour le lui opposer. Le géant se prend de sympathie pour lui : s'il veut se faire musulman, il lui donnera un domaine et lui fera épouser sa sœur, qui est encore plus grande que lui, noire comme l'encre, et qui a des dents longues d'un pied. Quelque engageantes que ces offres puissent lui paraître, Huon les refuse et tue son formidable adversaire, après un combat dont le poète aime à nous retracer les péripéties.
Le type varie peu comme on voit. Le géant s'annonce comme formidable, il s'adoucit un moment, puis se fâche de voir ses avances mal reçues et le lecteur finit par rire
De voir l'affreux géant trè3 bête Vaincu par un naiu plein d'esprit.
rv.
Les poètes italiens , en empruntant aux Français le sujet de leurs poèmes chevaleresques, leur ont aussi emprunté leurs géants. Mais ces géants tournent de plus en plus au grotesque. Celui qui donne son nom auMorgante maggiore, de Pulci, fait partie d'un trio de géants sarrasins qui, nichés dans les Pyrénées, infestent de leurs brigandages la frontière hispano-française. Roland en tue deux. Comme il s'apprête à tuer le troisième , celui-ci demande le baptême, Roland s'empresse de le satisfaire et dès lors
336 l'art chez rabelais. les types.
Morgante met sa force gigantesque au service du neveu de Charleraagne. N'ayant pas d'armes , il s'empare du battant d'une cloche, comme plus tard frère Jean du manche de la croix, et avec cet instrument contondant, il accomplit des prodiges du genre de ceux que nous avons vu accomplir par Gargantua dans la Chronique. Un tel personnage ne pouvait périr dans une bataille. Sa fin est plus vulgaire. Pincé au talon par un crabe , il néglige sa blessure, elle s'envenime, et il en meurt.
L'auteur de Huon de Bordeaux damne sans pitié ses géants, Pulci aime à sauver les siens. Morgante s'étant fait chrétien , nul doute que son âme ne soit allée au paradis. Le poète n'en dit rien cependant, mais quelques pages auparavant, il nous a montré un autre géant qui, vaincu par un chevalier chrétien, lui a demandé en grâce de le baptiser. Le chevalier va chercher de l'eau au fleuve voisin , il le baptise et son âme va droit au ciel. On sait que le Tasse a transporté cette scène dans la Jérusalem délivrée, où il nous montre Clorinde vaincue demandant le baptême à ïancrède, dont elle est aimée. La scène est touchante chez le Tasse, tandis qu'elle est grotesque chez Pulci. C'est un des cas bien rares où la parodie a précédé la scène sérieuse
Tous les géants de Pulci ne sont pas des saints, il s'en faut ; Margutte surtout est un audacieux mécréant. — Qui es-tu ? lui dit Morgante lorsqu'il le rencontre. Crois-tu en Jésus-Christ ou en Mahomet ? — Moi ? dit Margutte, je ne crois pas plus au noir qu'au bleu. Je crois au chapon bouilli ou rôti ; je crois quelquefois au beurre, à la bière, au vin doux ; mai j'ai foi par dessus tout au bon vin , et je crois
GRANDGOUSiriî, GARGANTUA, PANTAGRUEL. 337
que quiconque y croit , doit être sauvé. > Margutte énumère ensuite ses vices, et l'énumération est longue, car il les a tous. Morgante est charmé de sa gatté et l'emmène avec lui en Asie. Margutte accomplit une foule d'exploits, comme Morgante , mais ce n'est pas dans un combat non plus qu'il périt; sa fin est digne de sa vie. Un jour qu'il avait très bien dîné , comme à l'ordinaire , un peu plus qu'à l'ordinaire, il s'aperçut qu'il avait perdu ses bottes ; il les cherchait en vomissant mille imprécations, lorsqu'il les reconnut aux jambes d'un singe qui les mettait et les était en faisant force grimaces ; les gestes du singe étaient si comiques que le géant éclata de rire; il rit tant qu'il en mourut.
Ainsi jusqu'à Rabelais le géant est un être très brave , très fort physiquement , agissant par soubresauts et par fantaisie , une sorte d'être humain non encore dégagé de l'animalité, malfaisant par instinct, mais pouvant acquérir, comme Morgante, les qualités de l'animal apprivoisé. Les géants de Rabelais , à l'origine surtout, conservent la plupart de ces allures. Ils sont forts, emportés, capricieux, fantasques, ce sont des êtres d'instinct et non de raisonnement. Mais ils ont tous une qualité cependant qu'on ne trouve que par exception ou presque jamais chez les autres : ils sont bons. Rabelais a créé le bon géant.
L'homme d'ailleurs, et l'homme sage, l'homme supérieur se dégage peu à peu chez lui du géant. Nous assistons à la transformation du monstre en être humain.
Tant qu'ils restent géants, les personnages de Rabeii 22
338 l'aet chez rabelais. les types.
lais nous amusent par leurs caprices et leurs drôleries, mais ils ne se distinguent pas très nettement les uns des autres ; ils ne prennent un caractère bien marqué que lorsqu'ils agissent en leur qualité d'hommes et de rois.
Chez Grandgousier, c'est le géant qui préside à ce dîner monstre à la suite duquel sa femme court risque de perdre la vie ; c'est le géant qui s'extasie aux grosses plaisanteries de Gargantua enfaut et qui préside à la première éducation de ce fils bien aimé. A partir de l'apparition de Ponocrates, le géant disparaît presque complètement, sauf quelques courtes échappées. Il persiste un peu plus longtemps chez Gargantua, mais disparaît aussi, une certaine époque passée. C'est le géant qui entre dans le monde en criant : « A boire ! à boire ! > et qui se délecte au bruit des flacons. C'est le géant qui arrose les Parisiens et leur vole leurs cloches. Le géant disparaît quand il étudie sous Ponocrates, mais nous le retrouvons quand il mange les pèlerins en salade et quand il faut en finir plus vite avec la guerre par la prise de laRoche-Clermaud. C'est lui encore qui pleure et rit tour à tour en pensant à la mort de sa femme et à la naissance de son héritier ; mais ce chapitre avait été écrit antérieurement à ceux où Piabelais nous montre Gargantua à la fois si sage et si ferme après sa victoire sur Picrochole.
Pantagruel est plus longtemps géant que son aïeul et que son père. C'est le géant qui emporte son berceau pour venir banqueter avec ses parents ; c'est le géant qui guerroie contre les soldats d'Anarche et emploie contre eux des armes plus médicales que chevaleresques. C'est encore le géant qui abrite toute
GRANDGOl'SIKR, GARGANTUA, PANTAGRUEL. 339
une armée sous sa langue et se guérit en avalant des pilules remplies d'hommes qui nettoient son corps comme on nettoierait un égout. Mais, hors les eas de guerre où Rabelais emploie le géant pour se débarrasser plus vite de batailles qui l'ennuient , Pantagruel perd tout-à-fait ce caractère et, à partir du troisième livre, c'est non seulement un homme, mais c'est un sage, un contemplateur. Depuis ce moment, les géants ne figurent plus que pour mémoire dans l'œuvre de Rabelais.
En tant que géants les trois personnages se ressemblent, mais comme hommes, ils se distinguent par des caractères spéciaux.
Grandgousier est un vieux bonhomme rempli de bons sentiments, ami de la science, mais peu instruit, ne comprenant pas le mal et toujours prêt à chercher des circonstances atténuantes, un roi sans malice, mais non sans finesse, — ami du repos et de la bonne chère, mais actif quand il le faut, — excellent père de famille , aimant ses sujets comme ses enfants, sans cour, sans entourage, vivant en bon propriétaire compagnard dans son vieux château à large cheminée et aimant à raconter des histoires d'autrefois ; mais plein de bon sens, ami de la justice et trouvant au besoin de l'éloquence, comme lorsqu'il s'adresse aux pèlerins imbus de superstitions païennes ou lorsqu'il pardonne à Touquedillon.
Gargantua appartient à une génération plus avancée. Il a autant de bonté, mais moins de bonhomie que son père. Il est d'ailleurs beaucoup plus instruit, parce qu'il a eu Ponocrates pour gouverneur; il l'est moins il 22*