‹ Rabelais et son uvreChapitre 112 sur 187 · L'ART CHEZ RABELAIS. LES TYPES · texte numérisé non relu

L'ART CHEZ RABELAIS. LES TYPES

cependant que Pantagruel, parce que celui-ci a pu profiter de toutes les découvertes du siècle, se servir de livres imprimés au lieu de manuscrits , et qu'il a vécu dans un milieu plus savant. Gargantua place la science au-dessus de tout; il établit une imprimerie lui-même et y fait travailler ceux des vaincus qu'il veut punir. C'est lui aussi qui fonde l'abbaye de Thélème, asile de la science et de la liberté. Le discours qu'il fait aux vaincus, après la guerre, les lettres qu'il adresse à son fils au moment de son départ pour chercher le secret de la destinée humaine, montrent à la fois un sens droit et élevé, et une grande sagesse. Gargantua est encore Grandgousier à quelques égards, mais un Grandgousier poli par la science, l'étude et la culture intellectuelle. Les qualités du cœur sont les mêmes, l'intelligence est plus développée.

L'intelligence arrive à tout son développement dans Pantagruel, non pas toutefois dans celui du livre II. Celui-là a conservé encore une large part de sa grossièreté première, il a peine encore à se dégager de la Chronique gargantuine. Ce n'est que dans la seconde partie de l'ouvrage qu'il se révèle complètement à nous. A partir de ce moment, il parle peu, mais il observe, il rêve, il réfléchit. Comme nous l'avons dit, il laisse souvent la parole à Pauurge, il lui permet de développer à l'aise ses paradoxes et d'exposer ses folies, mais c'est lui qui dirige la discussion, et qui, lorsqu'elle s'égare, la remet dans sa voie par quelques paroles sensées. Il ne s'oppose pas aux expériences que Panurge veut tenter pour connaître l'avenir; il croit peu au succès, mais il n'est pas fâché que l'expérience se fasse, parce qu'il n'est

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pas sûr lui-même de sa théorie, et que la sagesse humaine en est toujours réduite aux conjectures dans tout ce qui n'est pas la science positive.

Très tolérant du reste, aussi bon, aussi aimant, aussi dévoué, aussi indulgent aux faiblesses humaines que son père et son aïeul, il a de plus qu'eux une certaine tendance au mysticisme. Il faut s'entendre cependant sur ce mysticisme contemplateur que nous lui voyons quelquefois. Ce n'est pas le mysticisme de Ste Thérèse qui s'identifie avec Dieu; ce n'est pas le mysticisme de Vlmitation où l'âme s'entretient directement avec Jésus-Christ. C'est plutôt un mysticisme savant , une foi inébranlable dans les lois de la nature, de l'harmonie des êtres, une confiance optimiste en une providence régulatrice des mondes ; d'où résulte ce que Rabelais lui-même appelle le < Pantagruélisme>, certaine gaîté d'esprit confite en mépris des choses fortuites. Le caractère de Pantagruel résume l'idéal intellectuel de Rabelais, comme l'abbaye de Thélème résume son idéal matériel.

Ces trois personnages ont en commun une extrême simplicité d'allures. Pas de faste, pas de magnificence, rien qui sente la royauté, non pas d'un Louis XIV, mais même d'un François Ier. Ce sont de bons souverains bourgeois, qui gouvernent leurs états comme leur maison et ne posent jamais. Les flatteurs n'entrent pas chez eux; ils n'admettent autour d'eux que des serviteurs dévoués et honnêtes — Panurge est une exception, c'est une sorte de bouffon à qui on pardonne beaucoup à cause de son

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esprit. Panurge d'ailleurs est honnête à sa façon, il ne flatte pas, il ne vend pas son crédit, il n'est pas à la piste des bonnes aubaines. Il a les vices de la bohème et non ceux de la cour. Il n'y a pas de gaspillages autour des rois géants de Rabelais. Grandgousier thésaurise , les conseillers de Picrochole lui en font un reproche et l'opposent à leur roi, dont les largesses tombent si abondamment sur eux. Gargantua et Pantagruel sont généreux pourtant envers ceux qui les entourent, mais ils ne prodiguent pas leurs biens à tort et à travers ; ils peuvent s'amuser à jeter quelque argent à un imbécile comme Janotus, à un faux savant comme Thubal Holoferne, à un joyeux compère comme Panurge , à des moines qu'ils méprisent comme ceux de Chaneph; mais ils n'ont rien pour les flagorneurs, et il n'y a personne à leur cour qui ressemble aux avides conseillers de Picrochole et d'Anarche. — Ils n'ont même pas de cour à proprement parler. Rabelais qui se complaît à nous étaler le luxe qui régnera à Thélème, l'asile des sages et des penseurs, ne nous parle pas une seule fois du palais et de la cour de ces rois dont il nous raconte minutieusement la vie.

Les deux rois ennemis, Picrochole et Anarche, forment un contraste complet avec les bons rois ; mais tous deux se ressemblent. Tous deux sont également infatués d'eux-mêmes, prompts à croire la flatterie, sans pitié pour ceux qui leur disent la vérité. Le premier s'empare du prétexte le plus futile pour lancer, lui et son peuple, dans une guerre

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