‹ Rabelais et son uvreChapitre 113 sur 187 · FRERE JEAN · texte numérisé non relu

FRERE JEAN

désastreuse, l'autre ne prend pas même de prétexte. L'un et l'autre sont entourés de gens qui, dans leur intérêt personnel, les poussent à la guerre , sauf à les abandonner au premier revers. Tous deux ont l'impatience et l'emportement que donnent l'habitude d'être constamment obéis. Tous deux sont braves personnellement , et ne sont imprudents que par l'ignorance du danger et par la foi qu'ils ont en leur étoile ; tous deux sont également vaincus et durement traités par l'auteur. Picrochole, battu par des meuniers, va attendre à Lyon l'arrivée des coquesigrues qui lui annonceront sa restauration. Anarche est marié à une vieille lanternière, qui le bat et le force à vendre de la sauce verte par les rues , et Panurge , l'arbitre de son sort, profite de l'occasion pour médire des rois et de la royauté.

En y regardant de près, cependant, on trouve que le caractère de Picrochole est mieux étudié- C'est le même portrait, mais l'exécution est plus soignée.

Dans la seconde partie du roman, Grandgousier disparaît. Gargantua ne paraît plus guère , et les seuls personnages au premier plan sont Pantagruel de plus en plus rêveur et contemplateur, frère Jean et Panurge.

Frère Jean et Panurge

Restent jusqu'à la fin tels qu'on les vit d'abord.

On se rappelle la première apparition de frère Jean et son portrait tracé d'une façon si pittoresque, lorsque les gens de Picrochole viennent atta-

344 l'art chez rabelais. les tïpes.

quer la vigne des moines, et la manière dont frère Jean les met en fuite avec le manche de la croix. Ce personnage de moine, doublé d'un soldat, est singulièrement sympathique, avec ses jurons entremêlés de citations du bréviaire, sa franchise qui ne se dément jamais, son courage, son activité pendant la tempête ; l'accident qui lui arrive le jour où l'on s'obstine à l'armer en chevalier ne lui fait rien perdre de notre estime, au contraire ; nous aimons à l'entendre se fâcher contre les embrasseurs, veiller partout aux provisions de bouche, se railler de Panurge et trouver encore le moyen de s'employer utilement pour le bien commun lorsque les autres se bornent à tuer le temps. Ce qui le caractérise surtout, c'est sa sincérité pleine et entière, sa délicatesse de sentiment au milieu de ses propos souvent grossiers , délicatesse qui contraste avec les sentiments de Panurge, plus savant, plus spirituel, mais sans conscience. Lorsque celui-ci se venge si impitoyablement de la plaisanterie de Dindenault, Jean, auprès duquel il cherche une approbation, ne la lui donne pas, et lui rappelle un passage du bréviaire : Mihi vindictam. Jean est ignorant et grossier , mais c'est un noble cœur. Le type est merveilleusement saisi: mauvais moine et bon soldat.

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, il parut en Hollande un roman, assez spirituel et assez cynique pour que les lecteurs superficiels pussent l'attribuer t\ Voltaire ou à Diderot , le Compère Mathieu. C'était l'œuvre d'un moine défroqué, l'abbé Dulaurens, homme d'esprit et de science, mais de peu

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