‹ Rabelais et son uvreChapitre 114 sur 187 · LE PÈRE JEAN DE DOMFRONT · texte numérisé non relu

LE PÈRE JEAN DE DOMFRONT

de tenue, qui, poursuivi pour divers écrits satiriques, demeura presque toujours à l'étranger, vivant misérablement de sa plume, et mourut à l'hôpital près de Mayence en 1797. II y a certes beaucoup d'esprit et môme d'observation dans le Compère Mathieu; il y a des pages que Voltaire aurait avouées, mais l'ouvrage est décousu , bizarre , rempli de bavardages, de déclamations à effet, de citations en grec, en latin , en italien , cyniques quelquefois et mal rattachées au sujet; on sent à chaque page la précipitation du travail et l'improvisation. Nous n'en parlerions donc pas si l'intention d'imiter Rabelais n'était évidente, si l'auteur ne semblait pas s'êt»e proposé de reproduire dans son livre, en les modifiant, les principaux types de Pantagruel.

L'action, si tant est qu'il y en ait une , se passe tour à tour en France, dans les Pays Bas, en Angleterre, et nous transporte de l'Asie centrale aux prisons de l'inquisition. Les trois principaux personnages sont le compère Mathieu, sorte de philosophe, athée, absolu, dogmatique et indéterminé, — Diego, un Espagnol dévot qui sait à fond la légende de tous les saints, qui ne marche qu'un chapelet à la main et ne parle que d'aller en pèlerinage. On pourrait à toute force retrouver en ces deux personnages , un Panurge dédoublé , Panurge libertin et Panurge poltron; mais ils ont quelque chose de dur, de brutal, de déplaisant, que n'a jamais Panurge. Ajoutons que le caractère du Compère est indécis et manque de cette franchise qu'ont tous les personnages de Rabelais. Quant au père Jean de Domfront , l'auteur a voulu évidemment le calquer sur frère Jean des Entommeures, et la plu-

846 l'art chez eabelais. les types.

part des critiques qui se sont occupés de Dulaurens déclarent que la ressemblance est bien saisie. Nous ne saurions être de leur avis. Le père Jean a pris de son homonyme les jurons, les allures brutales, le contraste entre le froc et les idées , mais il nous est impossible de reconnaître le frère Jean dans ce personnage qui s'approprie la bourse d'autrui , comme aurait pu faire Panurge ; qui voyant son neveu Mathieu empêcher un Anglais de se tuer, lui en fait d'amers reproches, et parle si bien qu'il amène l'Anglais à se pendre ; puis nettoie le corps du pendu, en fait griller des tranches, dont il se régale en engageant ses compagnons à en faire autant. Ce n'est pas notre brave frère Jean qu'on nous rend sous ce déguisement prétendu philosophique. Dulaurens dans cet ouvrage n'a pas été l'imitateur, il n'a été que le singe de Rabelais.

Si l'on prenait la peine de fouiller dans la littérature comiqne et romanesque du Directoire et des commencements du 1er Empire, dans les œuvres de Pigault-Lebrun et consorts, par exemple, on trouverait quelques nouvelles imitations de frère Jean, mais toutes, aussi malheureuses par l'exagération et la rudesse des traits. Aucun de ces écrivains de troisième et quatrième ordre n'a réussi ni à faire revivre, ni à gâter la vivante création de Rabelais.

Ceux qui ont entrepris de faire parler Pantagruel ont été encore plus malheureux. Pantagruel est de tous les personnages de Rabelais, celui que l'on a cité le plus souvent et qui a été le moins compris.

Les incarnations de Panurge ont été plus heu-

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