‹ Rabelais et son uvreChapitre 116 sur 187 · LES PAYSANS MADRÉS · texte numérisé non relu

LES PAYSANS MADRÉS

pules recommencent, obéira-t-il à droite ou à gauche ? Pour faire pencher la balance d'un côté , il faut encore une addition de numéraire. Le jardinier Lucas est pris sur nature et d'une grande vérité. Les paysans de Marivaux, son Paysan parvenu, ne sont pas moins rusés ; ils ont pour caractère spécial d'envelopper de locutions rustiques et quelquefois niaises, des pensées abstraites et compliquées, souvent très difficiles à exprimer dans le style ordinaire.

Thibault et Aignelet, les paysans de Dancourt et de Marivaux , n'ont que les apparences de la naïveté. C'est à Cervantes que revient la création d'un caractère bien autrement profond, du paysan naïf, crédule et rusé tout à la fois : Sancho Panza est aussi rusé que Thibault Aignelet ou que le Lucas de Dancourt; il est aussi intéressé, mais il est plus naïvement crédule. Aignelet exploite la bonhomie du Drapier, Lucas la passion amoureuse de Léandre; ils se moquent de leurs dupes. Il y a quelque chose de plus compliqué chez Sancho Panza. Il croit à son maître en général, bien qu'en détail il le reconnaisse pour fou , semblable à ces gens qui proclament la fausseté de tous les détails d'un système philosophique et ne laissent pas de l'accepter dans son ensemble. Sancho trompe son maître sur Dulcinée , il le trompe sur la pénitence qu'il s'impose , il le trompe sur son vol aérien, et sur une multitude d'autres points; mais il le croit lorsqu'il est question de conquérir une lie dont on lui donnera le gouvernement ; il le croit toutes les fois que son intérêt , à lui Sancho , se trouve en

350 l'ABT CHEZ RABELAIS. LES TYPES.

jeu. Et cette crédulité sur certains points, cette incrédulité sur les autres nous semblent complètement naturelles. Sancho est vivant avec ses contradictions, tandis que les personnages du Compère Mathieu, par exemple, dont nous parlions tout à l'heure, nous semblent faux, bien qu'ils soient conséquents avec eux-mêmes. Le grand art pour un romancier, pour un auteur dramatique, c'est de nous faire croire aux abstractions qu'il réalise à nos yeux. Si nous ne les sentons pas vivre, nous disons avec Horace : Incredulus odi.

Y a-t-il un rapport entre Sancho Panza et Panurge ? Un seul. L'un et l'autre représentent la réalité, la prose, en face d'un personnage qui représente l'idéal, la poésie. Mais l'idéal de Don Quichotte n'est pas celui de Pantagruel. Le brave gentilhomme espagnol regarde le passé et le regrette; le géant français regarde l'avenir et l'appelle de ses vœux. L'idéal de Don Quichotte s'est jusqu'à un certain point réalisé et ne peut plus renaître ; l'idéal de Pantagruel ne peut se réaliser que plus tard. L'idée qui inspire Rabelais et Cervantes est également élevée : mais l'impression est bien différente. Cervantes nous montre un noble cœur sur lequel il attire toutes nos sympathies, se débattant à la poursuite d'une chimère; son livre très gai dans la forme est profondément triste au fond. Le sentiment qu'il laisse a quelque chose d'amer , tandis que la lecture de Pantagruel est fortifiante. Il y a entre les deux livres la différence du regret à l'espérance.

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