CERVANTES ET RABELAIS
Mais l'œuvre de Rabelais est inférieure comme œuvre d'art. Cervantes était avant tout un poète dramatique, un romancier. Quand il a commencé Bon Quichotte, il avait écrit presque tout son Théâtre, il avait composé ces charmantes Nouvelles exemplaires, trop peu lues, qui attestent un talent d'observation et surtout un talent de composition si élevé. Il était habitué à faire vivre et agir ses personnages. Quand il a commencé son œuvre, il savait ce qu'il voulait faire. Rabelais était un savant, Gargantua était sa composition d'essai, et quand il le commença il ne songeait qu'à s'amuser un peu et à faire rire le public. C'est peu à peu que l'œuvre prit la forme que nous lui voyons. De là incohérence inévitable dans l'ensemble, et manque de netteté dans le but.
Si Rabelais avait pu recommencer son livre, reprendre son œuvre par le commencement et donner aux deux parties qui la composent l'unité qui leur manque, il eût évidemment fait une œuvre supérieure. Il en eut l'intention peut-être. Les Privilèges qu'il obtint l'y autorisaient, mais les obstacles qu'il rencontra , et qui se dressèrent de plus en plus menaçants devant lui, à mesure qu'il annonça plus clairement son but, dans son quatrième livre par exemple, le forcèrent bien vite à renoncer à cette idée. 11 fut obligé de s'enfermer dans sa conception première, tout imparfaite, tout insuffisante qu'elle était. Il en résulta l'œuvre bizarre et énigmatique que nous avons sous les yeux.
Cependant il est non seulement très supposable, il est presque certain, que même, avec une liberté entière de parole, Rabelais serait resté inférieur à
352 l'art chez rabelais. les types.
Cervantes au point de vue de la perfection esthétique. Cervantes était essentiellement un homme d'action, Rabelais était au contraire un homme de spéculation. L'un avait fait sou apprentissage d'écrivain dramatique dans la vie, l'autre ne l'avait fait que dans les livres. A intelligence égale l'avantage devait rester au premier. Chacun, du reste, à sa part très belle. Au point de vue esthétique, c'est Cervantes qui l'emporte, au point de vue philosophique, c'est Rabelais.
Le point de vue différent où se sont placés les deux écrivains, se traduit jusque dans un détail qui peut sembler futile. Panurge et Sancho Panza demandent l'un et l'autre ; tous deux désirent recevoir et recevoir le plus possible, mais le compagnon de l'adorateur du passé ne songe qu'à économiser soigneusement ce qu'on lui donne; il accumule l'argent qu'il reçoit, comme son maître accumule dans son esprit les souvenirs du vieux temps ; le compagnon de l'homme de l'avenir ne reçoit que pour dépenser, que pour jeter aux quatre vents ce qu'il vient de recevoir. 11 sème au hasard, d'autres recueilleront. Le passé a donné tout ce qu'il donnera , il ne s'agit que de ne pas perdre le trésor; mais l'avenir est vaste, demain rendra au double ce que l'on disperse aujourd'hui.
L'histoire littéraire nous fournit à la fin du XVIIIe siècle deux incarnations célèbres de Panurge : Figaro et le neveu de Rameau, Panurge ambitieux et actif — et Panurge insouciant.
Figaro, comme son célèbre ancêtre, est un enfant du peuple, enfant perdu, abandonné, car la famille