LE NEVEU DE HAMEAU
l'y tolère ; il fait les bons mots des hauts personnages et se met à la solde des comédiennes vieillies et démodées ; il laisse tomber les épigrammes comme des gerbes d'étincelles, il professe que l'argent des sots est le domaine des gens d'esprit, il ne pèche point par excès de délicatesse, et n'en est pas moins atteint sans cesse de la maladie de Panurge : faute d'argent, parce que s'il a, comme Panurge, 63 manières d'en gagner, il en a comme lui, 125 d'en dépenser, dont la plus commune est une incurable insouciance, une invincible paresse, un manque total de constance et de volonté, qui paralyse ses éminentes qualités.
J. Janin a terminé le récit laissé sans conclusion par Diderot. Son ouvrage s'appelle : La fin d'un siècle et du Neveu de Hameau- C'est Diderot qui parle ; il raconte qu'un jour, en se promenant dans Paris, son attention fut appelée par un homme qui jouait en plein air une foule de fantaisies charmantes sur le violon, afin de récolter quelques sous pour aller dîner. C'était Rameau neveu lui-même. Diderot le mène ou plutôt se laisse mener par lui à un restaurant et là Rameau poursuit le récit de ses aventures. C'est un tableau animé d'un certain côté de la vie des grands seigneurs et des gens de lettres au XVIIIe siècle, un supplément aux Mémoires de Marmontel, de Grimm, de Bachaumont, etc. Le tableau est fidèle, l'imitation du style est assez exacte, mais l'ouvrage serait beaucoup plus intéressant, s'il pouvait être dépouillé d'une partie de ce verbiage à la Janin qui gâte et ralentit les meilleurs récits, — et réduit de deux bons tiers. Diderot voyant Rameau à l'agonie fait venir un
358 l'art chez rabelais. les types.
prêtre, qui le réconcilie avec ses ennemis, artistes et littérateurs, puis le bénit et l'enterre.
Cette incarnation de Panurge n'est pas la dernière qui ait été tentée, mais c'est la dernière qui mérite d'être citée. Nous y reviendrons en parlant de ceux qui ont imité Rabelais de parti pris. Figaro, Rameau neveu ne sont pas des imitations de Rabelais, ce sont de créations à côté et dans la ligne collatérale.
Pendant que Panurge, Figaro, le Neveu de Rameau posaient devant leur pensée, les trois peintres ne leur ont-ils pas attribué, sans s'en douter ou en s'en doutant, quelques-uns de leurs traits personnels? Cela est vrai pour le second ; nous en avons la preuve écrite. Il }T a eu dans le rôle de Figaro, entre le manuscrit primitif et celui qui a servi à la représentation, nombre de détails ajoutés, nombre d'allusions à la vie même de Beaumarchais ; son biographe consciencieux, M. Louis deLoménie1 en cite divers exemples. Que Diderot ait prêté au Neveu de Rameau quelques traits de son propre caractère, de son insouciance, de sa distraction, le fait ne saurait guère être mis en doute. Il a dû en être de même pour Rabelais et Panurge. Rabelais partageait avec son héros l'amour du savoir, et le désir d'en faire parade ; il y a pu avoir chez lui de ces exaltations comme nous en voyons au commencement du livre III, de ce goût pour la plaisanterie même forcée et le calembour, qui se manifeste dans les conversations de Panurge. Mais
1 Beaumarchais et son temps, etc. par Louis de Loménie, 2 vol. in 8, 1856.