PORTRAITS DIVERS
au hasard, et il s'est fait là-dessus une double théorie : faire durer les procès autant que possible, et s'en remettre ensuite aux dés pour les juger. Le brave homme n'en revient pas quand il apprend que ses confrères affirment qu'ils agissent autrement.
Pantagruel a quelque pitié de lui. Il y a, en effet, des juges plus dignes de colère, les représentants de la justice criminelle , par exemple, Grippeminaud et ses Chats fourrés, avides et cruels, que la vue de l'innocence ne désarme pas , au contraire, mais dont la colère ne tient pas contre un sac d'écus adroitement jeté sur la table.
Rabelais n'est pas tendre à l'égard des gens de loi. — Qu'on se rappelle ce procès des deux seigneurs, auquel personne n'entend rien et qui se termine par un jugement que l'on n'entend pas davantage —puis cette île des Chicanous, habitée par les employés inférieurs de la justice.
Rabelais n'est guère plus favorable aux pédants, soit qu'ils cachent leur ignorance sous les apparences du savoir pour tromper les ignorants, comme Thubal Holoferne le précepteur, Janotus le professeur, — soit qu'ils fassent parade d'une science de plus ou moins bon aloi, comme l'écolier limousin qui écorche le langage français, ou comme la Quinte-Essence, reine et prototype des Précieuses.
Il n'a pas plus de tendresse pour les amateurs de la guerre à quelque ordre qu'ils appartiennent, porteurs de couronnes, comme Anarche et Picrochole — commandants d'armée comme Tripet et Touquedillon, — mauvais conseillers des rois comme Menvail, Spadassin et Merdaille.
Les moines , les gens d'église ne sont pas plus
362 l'akt chez rabelais. les types.
heureusement traités — depuis ceux de Seuillé qui chantent des antiennes au lieu de défendre leur vigne, ceux qui prêchent des pèlerinages ridicules, ceux qui viennent importuner les malades au moment de la mort afin d'obtenir pour leur couvent une part de la succession ; jusqu'aux oisifs de l'Ile Sonnante et aux frères Esclotz qui passent leur vie à inventer les moyens les plus compliqués de ne pas faire comme les autres et d'être inutiles à la société.
Rabelais dans ses critiques n'épargne ni les protestants de Papefiguière et de l'île des Andouilles — ni les catholiques de Papimanie et de l'île Sonnante. Entre les personnages de ce genre, il faut distinguer Homenaz, l'évêque de Papimanie, naïf et rusé, à cheval sur les règlements, les cérémonies secondaires, tout confit en dévotion, dont les yeux ne pleurent qu'eau bénite comme certain personnage de Régnier, larmoyant d'attendrissement au seul nom des décrétais, surtout lorsqu'il a bu quelques verres de bon vin versés par les charmantes jeunes filles dont il aime à s'entourer — en tout bien tout honneur — et ne dédaignant pas le petit mot pour rire et le calembour, pourvu que l'adoration du pape ne soit pas compromise.
La satire domine chez Rabelais , mais elle ne tombe pas au hasard sur tous les personnages secondaires. Un homme d'église, par exemple, le théologien Hipothadée, parle avec beaucoup de sagesse ; le médecin Rondibilis figure de la manière la plus honorable dans la fameuse délibération de Panurge au sujet de son mariage.
LA COMPOSITION AU XVIe SIÈCLE. 363
La composition du livre de Rabelais est loin d'être parfaite, ainsi que nous avons déjà eu occasion de le dire. Les deux premiers livres se reproduisent, Picrochole et Auarche se ressemblent et, ce qui est contraire aux lois de l'art, le premier de ces personnages est mieux dessiné que le second. Il n'y a réellement de plan qu'à partir du troisième livre, encore la fin des livres traîne-t-elle quelque peu, parce que l'auteur ne sait pas où s'arrêter.
Si Rabelais eût pu parler franchement et en toute liberté, il eût refait probablement son livre ; il aurait pu élaguer certains détails inutiles ou même fastidieux, il aurait pu en développer quelques autres qui, pour être trop écourtés, ne produisent pas tout leur effet. Il nous a donné un exemple de ce qu'il pouvait faire en ce genre quand, de l'informe Chronique gargantuine, il a tiré son Gargantua, une des parties maîtresses de l'œuvre et la plus parfaite peut-être pour la forme.
Ajoutons qu'à l'époque de Rabelais, on était beaucoup moins exigeant en France sur cette juste proportion entre les différentes parties, qui pour nous constitue un livre bien fait. Ce qui est devenu plus tard la préoccupation constante de nos écrivains était alors rejeté au second plan. Faut-il rappeler Henri Estienne et ses ouvrages français les plus connus : Y Apologie d'Hérodote, le Traité de la conformité du langage français avec le grec , la Précellence du langage français, etc. Il n'y a dans ces ouvrages ni plan ni ensemble. Les Essais de Montaigne ne sont qu'une causerie à bâtons rompus sur
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toutes sortes de sujets, et l'étendue du chapitre est généralement sans proportion avec le sujet traité. Le manifeste de la Pléiade , la Défense et illustration de la langue française par Joachim du Bellay (1549) se compose d'une série de petits chapitres sans proportion et souvent sans liaison. Les curieux travaux de Bernard Palissy : la Recepte véritable-, et même le Traité des eaux et des fontaines, si remarquables pour la science et aussi pour le style, manquent également d'ordre et de méthode , bien que l'auteur fût un artiste hors ligne.
Il y avait des exceptions sans doute. Le livre de X Institution chrétienne de Calvin est disposé avec beaucoup d'art- Il en est de même de la République de Jean Bodin, malgré la surabondance des développements,— du Livre des Marchands-, piquant pamphlet de Régnier de la Planche contre le duc de Guise, et de quelques autres. Mais ces écrits font réellement exception. L'ordre dans ce cas dépendait de l'esprit plus ou moins logique de l'auteur et de la nature du sujet à traiter. La liberté que Ton accordait à l'écrivain pour disposer sa phrase , on la lui laissait pour la disposition des matières de son livre, et ce manque de proportion qui nous choque dans le roman de Rabelais, nous qui avons passé par le XVIIe et le XVIIIe siècle, choquait évidemment assez peu ses contemporains : parmi ceux qui ont parlé de lui, il n'en est pas un seul qui y fasse allusion.
Si l'ensemble laisse à désirer chez Rabelais, en revanche quelle perfection dans les détails ! Qu'il dialogue, qu'il raconte, qu'il décrive, qu'il discute, c'est