LES SCÈNES COMIQUES
toujours un merveilleux artiste. Qu'on se rappelle ces charmantes scènes de comédie dont il émaille son récit. Comme elles sont finement préparées, développées, terminées ! Il développe largement, il ne craint pas de prodiguer les détails et cependant tout mot porte. C'est la vigueur railleuse d'Aristophane , la finesse malicieuse de Voltaire, et la profonde obser • vation de Molière, avec quelque chose de plus vaste dans la pensée. S'il s'attarde quelquefois aux petites finesses et aux jeux de mots, ce n'est qu'une fleurette qu'il cueille en passant, l'idée n'a rien à y perdre. C'est le sourire, ou si l'on veut la grimace du géant ; tout en souriant le géant n'en poursuit pas moins sa marche vigoureuse.
En fait de comédies piquantes , il suffira de rappeler la harangue de Maître Janotus de Bragmardo, toutes les scènes qui se rapportent à la guerre de Picrochole, entre autres la scène fameuse des châteaux en Espagne; frère Jean et les moines, quand l'abbaye est à sac; Grandgousier et les pèlerins; Gargantua pleurant sa femme et se réjouissant de la naissance de son fils; toutes les piquantes scènes de Bridoye et de ses juges ; Panurge entre le médecin et le théologien, Panurge avec le marchand de moutons ; les noces de Basché, Homenaz et ses visiteurs ; la scène des Chats fourrés, etc., etc. Il faut s'arrêter : l'énumération dégénérerait en table de matières.
Rabelais n'excelle pas moins dans le récit, soit qu'il raconte en quelques mots rapides et piquants à la façon des Cent Nouvelles nouvelles et de Voltaire — soit qu'il développe ses récits. C'est cette dernière forme qu'il préfère. Il aime surtout à faire ce que les musiciens appellent des variations sur un thème
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donné. De quelques phrases ramassées n'importe où, il fait un chef d'œuvre de malice et de style ; il tire une comédie charmante de ce qui, dans l'origine, n'était qu'un bon mot et quelquefois moins.
xxn.
Nous l'avons vu transformer de cette façon certains récits de Lucien, de Merlin Coccaye, de Plutarque et autres. Qu'on nous permette de citer ici encore un exemple de ce genre de développement. Nous l'extrayons du Nouveau Prologue du Quart Livre, en émondant beaucoup et en traduisant souvent :
A propos de souhaits médiocres — avertissez-moi quand il sera temps de boire — je vous raconterai ce qui est écrit parmi les apologues du sage Ésope.
De son temps était un pauvre homme natif de Gravot — en Cninonais — nommé Couillatris, abatteur et fendeur de bois , et à cet humble métier gagnant cahin caha sa pauvre vie. Advint qu'il perdit sa coignée. Qui fut bien fâché et marri ? Ce lut lui : car de sa coignée dépendait son bien et sa vie ; par sa coignée , il vivait en honneur et réputation entre tous les riches bûcherons ; sans coignée, il mourait de faim. La Mort, six jours après, le rencontrant sans coignée, avec sa faux l'eût fauché et sarclé comme une mauvaise herbe, de ce monde. Dans sa détresse, il commença à crier, prier, implorer, invoquer Jupiter par oraisons très-disertes — vous savez que Nécessité fut inventrice d'éloquence — levant la face vers les cieux, les genoux en terre, la tête nue, les bras haut en l'air, les doigts des mains écarquillés disant à chaque refrain de ses prières, à haute voix infatigablement: «Ma coignée , Jupiter , ma coignée , ma coignée. Rien de plus que ma coignée , Jupiter , ou de l'argent pour en acheter une autre. >
Le récit va lentement, on voit bien que l'auteur s'amuse à le prolonger; il reprend quelquefois sa
phrase pour la compléter, il n'oublie aucune circonstance, mais il fait un tableau. Il vous dirait volontiers avec Grcsset:
Je ne serai point court, mais qui m'aime, me suive.
(Le Parrain magnifique.)
Il est impossible de ne pas aimer ce joyeux conteur. C'est un vieillard d'ailleurs, il a ses G7 ans bien comptés, suivons-le.
Jupiter, en ce moment, tenait conseil sur certaines affaires urgentes. La vieille Cybèle opinait alors, à moins que ce ne fût le jeune Phébus ,. ce m'est tout un. Mais Couillatris criait si haut qu'on l'entendit en plein conseil et consistoire des dieux. — Quel diable, demanda Jupiter, est là-bas qui burle si borrifiquement ? Vertus de Styx, n'avons-nous pas à régler encore assez d'affaires et discussions d'importance sans qu'on vienne encore nous déranger ? Nous avons vidé le débat de Presthan, roi des Perses , et du sultan Soliman , empereur de Constantinople. Nous avons terminé l'affaire entre les Tatares et les Moscovites.
Les Moscovites ont pris Casan, 1550, et ils prendront bientôt Astracan, 1554.
Nous avons répondu à la requête du shérif; nous avons aussi répondu à la dévotion de Dragut-Raïs....
Amiral ottoman qui pilla la Sicile, 1552.
L'état de Parme est expédié , aussi bien que celui de Maydenbourg , de la Mirandole et d'Afrique. C'est ainsi que les mortels appellent la ville, sur la Méditerranée, que nous appelons Aplirodisium.
Cette ville est maintenant Madhia, dans l'état de Tunis. Charles Quint la prit après un loDg siège en 1550. Rabelais fait ici allusion à une distinction que nous trouvons souvent dans Homère. Les im-
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mortels appellent telle ville, tel pays, d'un nom, et les hommes lui en donnent un autre.
Tripoli a changé de maître pour avoir été malgardée.
Elle avait été enlevée aux chevaliers de St-Jean de Jérusalem, par Dragut Raïs, dont il a été question tout à l'heure.
Le temps était venu , continue Jupiter. Ici sont les Gascons renians et demandais le rétablissement de leurs cloches.
Les Gascons s'étaient en effet révoltés au sujet de l'impôt sur le sel ; la révolte fut bientôt apaisée ; on priva les habitants de leurs cloches parce qu'elles avaient servi à sonner le tocsin. Mais le connétable de Montmorency qu'on envoya dans le pays après la révolte calmée, se souilla par d'épouvantables cruautés. C'est sous le coup de ces cruautés que La Boétie écrivit son éloquent réquisitoire contre la monarchie : De la Servitude volontaire.
En ce coin, continue Jupiter — qui passe en revue les affaires du monde, — en ce coin sont les Saxons, les Estrelins, les Ostrogoths et Alemans, peuple jadis invincible, maintenant abattus et subjugués par un petit homme estropié. Il nous demandent vengeance, secours et restitution de leur premier bon sens et liberté antique.
Les Estrelins sont les habitants des petites républiques anséatiques de la Baltique ; les Ostrogoths sont les Germains de l'orient. Le petit homme estropié qui les a soumis contre leur gré , c'est Charles-Quint, alors tout perclus de goutte.
Jupiter a parcouru l'Europe et l'Asie occidentale ; il va s'occuper maintenant de deux professeurs de l'Université de Paris, Ramus ou la Ramée et Galland dont Rabelais avait à se plaindre. Ra-
mus attaquait la philosophie d'Aristote — ou plutôt la philosophie scolastique qui se plaçait sous l'invocation d'Aristote, qu'elle avait défiguré — et Galland la soutenait avec un emportement égal à l'attaque. Ramus préludait à la philosophie de l'avenir, Galland défendait l'ignorance traditionnelle. Ramus fut plus tard, quoique catholique, une des victimes de la St-Barthélemy.
Après avoir parlé des Allemands , Jupiter poursuit:
Mais que faire de ce Pierre Rameau et de ce Pierre Galland, qui se faisant une petite armée de leurs marmitons, nourris par eux , suppôts et répondants, brouillent toute l'académie de Paris? Je suis en grande perplexité là-dessus et ne sais encore de quel côté je dois incliner. Tous deux me semblent bons compagnons ; l'un a des écus au soleil et l'autre voudrait bien en avoir ; l'un a du savoir, l'autre n'est pas ignorant; l'un aime les gens de bien, l'autre est de gens de bien aimé. L'un est un fin et cault renard, l'autre mesdisant, mesescrivant et aboyant comme un cbien contre les antiques philosophes et orateurs ; que t'en semble, dis, grand viédaze de Priape?
— Roi Jupiter, répondit Priape, en levant la tête, puisque vous comparez l'un à un chien aboyant, l'autre à un fin fretfé [rusé] renard, je suis d'avis que vous fassiez d'eux ce que vous avez fait jadis d'un chien et d'un renard. — Quoi ? demanda Jupiter. Quand ? Qui estoient ils? Où fut-ce?
Jupiter fait allusion au vers technique destiné à résumer les lieux communs de rhétorique :
Quis ? quid ? ubi ? quibus auxiliis ? cur V quomodo ? quando ? [Qui ? quoi ? par quels moyens ? quand ? pourquoi ? comment ? où ?J
Quelle belle mémoire vous avez ! dit Priape. — Notre vénérable père Bacchus à face cramoisie, ici présent, avait fait pour se venger des Thebains un renard fée et tel qu'il ne h 24