ACCUMULATION D'ADJECTIFS
tion; déesse née armée, déesse redoubtée au ciel, en l'air, eu la mer, et eu terre (III, 12).
Il accumule de même les adjectifs. Il dit en parlant de la sibylle de Panzoust :
La vieille estoit mal en point, mal vestue, mal nourrie, edentée. chassieuse, courbassée, roupieuse, langoureuse et faisoit un potaige de choux verts, avec une couane de lard jaune et un vieil savorados (III, 17).
[L'île] de tous coustés pour le commencement estoit scabreuse, pierreuse, montueuse, infertile et peu moins accessible que le mons du Daulphiné (IV, 57).
Les gastrolatres se tenoient serrés par trouppes et par bandes, joyeux, mignars, douilletz aucuns, autres tristes, graves, sévères, rechignes : tous ocieux, rien ne faisans, point ne travaillans, poids et charge inutile de la terre, comme dit Hésiode (IV, 58).
Il se plaît à employer les diminutifs :
Tout le sert et dessert fut porté par les filles pucelles mariables du lieu, belles, je vous afâe, saffretes, blondelettes, doulcettes et de bonne grâce ; lesquelles vestues de longues blanches et déliées aubes à doubles ceintures , le chef ouvert [découvert], les cheveulx inscrophiés [entortillés] de petites bandelettes et rubans de soye violette semés de roses, œilletz, marjolaine, aneth, aurande [fleurs d'orangerl et autres fleurs odorantes, à chascune cadence nous invitoient à boire avec doctes et mignonnes révérences (IV, 51).
Quand les diminutifs n'existent pas, il en forge :
Tous sont respondit Xenomanes, hypocrites, hydropicques,
patenostriers, chatemites, santorons, cagotz, hermites
-Y a il du féminin genre ?-Ouy dea. Là sont belles et joyeuses hypocritesses, chatemitesses, hermitesses, femmes de grande religion. Et y a copie [abondance] de petits hypocritillons, chatemitillons, hermitillons.
Il entasse de même les verbes:
Bruslez, tenaillez, cizaillez, noyez, pendez, empaliez, espaultrez, démembrez, exenterez [arrachez les entrailles], decoup-
pez, fricassez, grisiez, transonnez, crucifiez, bouillez, escarbouillez [écrasez], escartelez, debezillez [mettez en pièces] , debinguandez, carbonnadez ces meschans hérétiques Decretalifuges , Decretalicides, pires qu'homicides, pires que parricides, decretalictones [tueurs de décrétales] du diable (IV, 53).
Il aime aussi à accumuler les participes avec leurs compléments :
Ainsi fut par Hercules tout le continent possédé , les humains soulageant des monstres oppressions, exactions, tyrannies ; en bon traictement les gouvernant, en équité et justice les maintenant , en bénigne police et loix convenantes à l'assiette des contrées les instituant, suppléant à ce que défaillit, ce que abondait avalluant [retranchant] et pardonnant tout le passé, avec oubliance sempiternelle de toutes les offenses précédentes, comme estoit la amnestie des Athéniens, lorsque furent par la prouesse et industrie de Thrasibulus les tyrans exterminés (II, 1).
11 y a dans le prologue du troisième livre une véritable orgie des mots, substantifs et verbes :
Quand Philippe, roy de Macedonie, entreprint assiéger et ruiner Corinthe, les Corinthiens, par leurs espions advertis que contre eulx il venoit en grand arroy et exercite numereux, tous feurent non à tort espouvantés , et ne feurent négligens soy soigneusement mettre chascun en office et debvoir, pour à son hostile venue résister et leur ville défendre. Les uns des champs es forteresses retiroient meubles, bestail, grains, vins, fruicts, victuailles et munitions nécessaires.
Voilà sept substantifs dépendant d'un seul verbe, maintenant chaque verbe va avoir son complément:
Les aultres remparoient murailles, dressoient bastions, esquarroient ravelins , cavoient fossés , escuroient contremines, gabionnoient défenses , ordonnoient platesformes , vidoient chasmates , rembarroient faulses brayes , erigeoient cavaliers, ressapoient contrescarpes, enduisoient courtines, produisoient moineaulx, talluoient parapetes, enclavoient barbaca-
ACCUMULATION DE VEKBES. 391
nés, asseroient machicolis, renouoient herses sarrazinesques et cataractes, assoyoient sentinelles, forissoient patrouilles.
Pour éviter la monotonie tout en conservant son énumération , l'auteur va quelque peu varier sa phrase, et mélanger les deux formes employées jusqu'ici :
Chascun estoit au guet, chascun portoit la hotte.
Les uns polissoient corselets , vernissoient alecrets , nettoyoient bardes, chanfrains, aubergeons, brigandines, salades, armetz, capelines, bavieres, morions, mailles, jazerans, brassalz, tassettes, goussetz, guorgeris, hoguines, plastrons, lamines, haulberts, pavoys, boucliers, caliges, grèves, soleretz, espérons. Les aultres apprestoient arcs , fondes , arbalestes , glands , catapultes, phalarices, micraines, potz, cercles et lances à feu ; balistes, scorpions et aultres machines belliques, repugnatoires, et destructives des helepolides. Aiguisoient vouges , piques, rançons, hallebardes, hanicroches, volains, lances, azes guayes, fourches fières, pertuisanes, genitaires, massues, hasches, dards, dardelles, javelines, javelotz, espieux. Affiloient cimeterres, brands d'acier, badelaires, paffuz, espées, verduns, estocz, pistoletz, viroletz, dagues, mandousianes, poignards, coulteaulx, allumelles , raillons. Chascun exerçoit son penard, chascun desrouilloit son braquemard.
L'explication des mots qui entrent dans cette énumération nous mènerait trop loin et nous détournerait de notre but. L'auteur a rassemblé ici tout ce qu'il a pu trouver de noms d'armes et d'engins militaires :
Mousquet, poignard, épée ou tranchante ou pointue, Tout est bon, tout va bien, tout sert pourvu qu'on tue.
(Voltaire, la Tactique.)
Poursuivons ; nous allons maintenant voir défiler devant nous le bataillon des verbes , avec complément quelquefois , isolés le plus souvent , c'est-àdire avec le complément le placé en avant.
Diogenes les voyant en telle ferveur mesnage remuer et n'estant par les magistrats employé à chose aucune faire, contempla par quelques jours leur contenance sans mot dire : puis, comme excité d'esprit martial, ceignit son palle en escharpe, recoursa ses manches jusques es couldes, se troussa en cuilleur de pommes, bailla à un sieu compagnon vieux sa besasse, se3 livres et opistographes, fist, hors la ville, tirant vers le Crauie (qui est une colline et promontoire lez Corinthe), une belle esplauade ; y roula le tonneau fictil qui pour maison luy estoit contre les injures du ciel , et en grande véhémence d'esprit, desployant ses bras, le tournoit, viroit, brouilloit, barbouilloit, hersoit, versoit, renversoit, nattoit, grattoit, flattoit, barattoit, bastoit, boutoit, butoit, tabustoit, culJebutoit, trepoit, trempoit, tapoit, timpoit, estoupoit, destoupoit, détraquoit, triquotoit, tripotoit, chapotoit, croulloit, eslanceoit, chamailloit, bransloit, esbransloit, levoit, lavoit, clavoit, entravoit, bracquoit, bricquoit, bloquoit, tracassoit, ramassoit, clabossoit, affestoit, aff ustoit, baffouoit, enclouoit, amadouoit, goildronnoit, mittonoit, tastonnoit, bimbelotoit, terrassoit, bistorioit, vreloppoit, chaluppoit, charmoit, armoit, gizarmoit, enharnachoit, empennachoit, caparassonnoit : - le devaloit de mont à val, et precipitoit par le Cranie : puis de val en mont le rapportoit , comme Sisyphus fait sa pierre : tant que peu s'en faillit qu'il ne le defonçast. Ce voyant, quelqu'un de ses amis lui demanda quelle cause le mouvoit à son corps , son esprit, son tonneau ainsi tormenter ? Auquel respondit le philosophe, qu'à autre office n'estant pour la republique employé, il, en ceste façon son tonneau tempestoit, pour, entre ce peuple tant fervent et occupé, n'estre vtu seul cessateur et ocieux.
Il n'y a pas moins de 60 verbes à l'imparfait seulement-
Au reste ces orgies de verbes ne sont pas tout à fait particulières à Rabelais. En voici une que nous trouvons dans Montaigne. « Que ne faisons-nous pas des mains ? » dit-il :
Nous requérons , nous promettons , appelons , congédions, menassons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, nombrons, confessons, repentons, craignons, vergoignons [faisons bontej, doubtons, instruisons, commandons,