GRADATIONS
incitons, encourageons, jurons, tesmoignons, accusons, condamnons, absolvons, injurions, mesprisons, deffions, despitons, flattons, applaudissons, bénissons, humilions, moquons, reconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, resjouyssons, complaignons, attristons, desconfortons, désespérons, estonnons, écrivons, taisons.... De la teste nous convions, renvoyons, advouons, desadvouons, desmentons, bienveignons [accueillons], honorons , vénérons , desdaignons , demandons , esconduisons, esgayons, lamentons, caressons, tansons, soubmettons, bravons, exhortons, menassons, asseurons, enquerons, etc. (Essais, livre second, 12. Apologie de Baimond de Sebonde, p. 373, et s.)
Nous ne donnerons aucun exemple d'énumerations de choses, parce que nous en avons déjà cité plusieurs. M. Albert Réville dit à ce sujet:
S'agit-il du chanvre, cette plante vulgaire qu'il déguise sous le nom de pantagruélion , il vous accable d'une énumération interminable des usages auxquels le chanvre peut servir. S'agit-il de l'estomac ? le roi Gaster, avec ses besoins, ses ordres impérieux , ses inventions ingénieuses , préside à tout un petit traité de philosophie sociale, d'une richesse d'observation merveilleuse. Même remarque à propos de cette île où Oui-dire tenait «école de tesmoignerie» , pays de tradition où tout se fait par Oui-dire.
Rabelais se plaît à entasser les proverbes en les détournant quelquefois de leur sens naturel. Nous en avons donné des exemples. (I, p. 180 et 182).
Quelquefois, au lieu d'énumérer simplement, Rabelais procède par enchérissement.
Si de ce vous esmerveillez, esmerveillez-vous d'avantaige de la queue des béliers de Scythie, qui pesoit plus de trente livres (1, 16).
Si croyez que le feu soit le grand maistre des ars, comme escrit Ciceron, vous errez, et vous faites tort, car Ciceron ne le creut oncques. Si croyez que Mercure soit premier inventeur des ars, comme jadis croyoient nos anticques Druides, vous
fourvoyez grandement. La sentence du satyrique est vraye, qui dit messere Gaster estre de tous ars le maistre. (IV, 57.)
Ici c'est la phrase qui enchérit sur la phrase, ailleurs ce sont les idées, les tableaux qui vont crescendo. Qu'on se rappelle le passage où les compagnons de Pantagruel indiquent les moyens qu'ils emploieront pour pénétrer dans le camp du roi Anarche.
Moi, dist Panurge, j'entreprends d'entrer en leur camp par le milieu des gardes et du guet... le diable ne m'aftinerait, car je suis de la lignée de Zopire.
Moi, dit Épistémon, je scay... toutes les ruses et finesses de discipline militaire... car je suis de la lignée de Sinon.
Moi, dist Eusthènes, entreray par à travers leurs tranchées , maulgré le guet et tous les gardes . ■ . car je suis de la lignée de Hercules.
Moi , dist Carpalim , j'y entreray si les oiseaux y entrent... car je suis de la lignée de Camille Amazone.
Victor Hugo, qui a emprunté à Rabelais son goût pour les énumérations et qui en abuse quelquefois comme lui, a emprunté aussi au curé de Meudon ses gradations par enchérissement :
Ils savent que je suis un homme qui les aime... Que je riais comme eux, et plus qu'eux, autrefois.
(Contemplations, I, 6.)
Il y en a une très belle à la fin du premier acte des Burgraves. On annonce l'approche d'un mendiant. Gorlois lui jette des pierres, Hatto lui donnerait volontiers un morceau de pain, Magnus lui offre à manger et à boire, mais Job veut qu'on le reçoive avec solennité, comme si c'était un roi.
MAGNCS.
...En quel temps sommes-nous, Dieu puissant? On chasse à coups de pierre un vieillard qui supplie !
mtUSES COMPLIQUÉES. 395
De mon temps, — nous avions aussi notre folie, Nos festins, nos chansons... — on était jeune, enfin, Mais qu'un vieillard, vaincu par l'âge et par la faim, Au milieu d'un banquet, au milieu d'une orgie, Vînt à passer tremblant, la main de froid rougie, Soudain on remplissait, cessant tout propos vain, Un casque de monnaie, un verre de bon vin. C'était pour ce passaut, que Dieu peut-être envoie. Après, nous reprenions nos chants, car plein de joie, Un peu de vin au cœur, un peu d'or dans la main, Le vieillard souriant poursuivait son chemin. Sur ce que nous faisions jugez ce que vous faites !
job à Magnus Jeune homme, taisez-vous. De mon temps, dans nos fêtes, Quand nous buvions, chantant plus haut que vous encor Autour d'un bœuf entier posé sur un plat d'or, S'il arrivait qu'un vieux passât devant la porte, Pauvre, en haillons, pieds nus, suppliant ; une escorte L'allait chercher ; sitôt qu'il entrait, les clairons Eclataient ; on voyait se lever les barons ; Les jeunes, sans parler, sans chanter, sans sourire, S'inclinaient, fussent-ils princes du saint-empire ; Et les vieillards tendaient la main à l'inconnu En lui disant: Seigneur, soyez le bienvenu! Va quérir l'étranger !
La phrase de Rabelais, quelque compliquée qu'elle puisse être, reste dans son ensemble, aussi légère, aussi dégagée que ces belles cariatides qui soutiennent l'entablement du temple de Pandrose à Athènes.
En voici une toute surchargée d'adjectifs, de déterminatifs et de compléments et qui n'en est pas moins svelte.
Tel disoit (Alcibiades) estre Socrates : parceque, le voyans au dehors et l'estimans par l'extérieure apparence, n'en eussiez donné un coupeau d'oignon (bout), tant laid il estoit de corps, et ridicule en son maintien ; le nez pointu, le regard d'un tau-
reau, le visage d'un fou, simple en mœurs, rustique en vestemens, pauvre de fortune, infortuné en femmes, inepte à tous offices de la république ; toujours riaut, toujours beuvaut d'autant à un cbascun, tousjours se gabelant, tousjours dissimulant son divin savoir. Mais, ouvrans ceste boite, eussiez au dedans trouvé une céleste et impreciable drogue, etc. (I, Prologue).
La phrase suivante se compose d'une longue série de verbes, suivis et non précédés de leurs sujets. C'est Pantagruel qui parle:
Gargantua, mon père, .... nous a souvent dit les escrits de ces hermites jeûneurs autant estre fades , jejunes et de mauvaise salive, comme estoient leurs corps, ... . nous baillant exemple d'un philosophe, qui, en solitude pensant estre et hors la tourbe, pour mieux commenter, discourir et composer ; ce pendant toutesfois autour de luy aboyent les chiens, ullent les loups, rugient les lions , hannissent les chevaulx , barrient les elephans, sifflent les serpens, braislent les asnes, sonnent les cigales, lamentent les tourterelles ; c'est-à-dire plus estoit troublé, que s'il fust à la foyre de Fontenay, ou Niort ; car la faim estoit on corps : pour à laquelle remédier abaye l'estomac, la veue esblouit, les veines sugcent de la propre substance des membres carniformes, et retirent en bas cestuy esprit vagabond, négligent du traiciement de son nourrisson et hoste naturel , qui est le corps : comme si l'oiseau , sur le poing estant , vouloit en l'air son vol prendre , et incontinent par les longes seroit plus bas déprimé (III, 13).
En voici une toute chargée de parenthèses et d'adjectifs, qui n'est pas moins légère-
Mais tout ainsi que Noé, le saint homme à qui nous sommes tous obligés et tenus de ce qu'il nous planta la vigne dont nous vient ceste nectareique, délicieuse, précieuse, céleste, joyeuse et déificque liqueur qu'on nomme le piot : fut trompé en le beuvant, car il ignoroit la grande vertu et puisance d'iceluy ; semblablement les hommes et femmes de celuy temps mangeoient en grand plaisir de ce beau et gros fruict lies nèfles] ; mais accidens bien divers leur en advinrent, car à tous survint au corps une enfleure très horrible, mais non à tous en un mesme lieu. Car les uns enlloient par le ventre et leur