RÉPÉTITIONS SAVANTES
ne mangent mie pour vivre , ils vivent pour manger et n'ont que leur vie en ce monde ... qui est la fin unique et intention première des fondateurs (III, 15).
Cette phrase épigrammatique succédant brusquement à une autre où l'on a l'air de plaindre les moines, est une malice à la Voltaire.
Quelquefois les mêmes mots sont répétés avec ou sans antithèse.
Jamais homme ne me fit plaisir sans recompense. Jamais homme ne me fit desplaisir sans repentance (IV, 8).
Mieulx eust-il fait soy contenir en sa maison, royallement la gouvernant, que insulter en la mienne hostilement la pillant (I, 46).
Il n'est riche qui quelquefois ne doive. Il n'est si pauvre de qui quelquefois on ne puisse emprunter (111,5).
Il n'est debteur qui veult; il ne fait créditeur qui veult (111,3).
D'autres fois c'est le même mot que l'on répète pour donner plus d'énergie à l'accumulation :
Ils tous tenoient Gaster pour leur dieu, le adoroient comme dieu ; luy sacrifioient comme à leur dieu omnipotent : ne reconnoissoient autre dieu que luy (IV, 58).
Qui fait le saint siège apostolique en Rome, de tout temps et aujourd'huy tant redoubtable en l'univers, qu'il fault ribon ribaine [bon gré, mal gré], que tous rois, empereurs, potentats et seigneurs [dépendent de luy, tiennent de luy, par luy soient couronnés, confirmés, authorisés, viennent là boucquer [baiser par force] et se prosterner à la mirifique pantoufle? (IV, 53).
Il aime à montrer la spontanéité de deux actions, en les indiquant à la fois par le même verbe à l'imparfait et au participe présent:
(Gargantua) mordoit en riant, rioit en mordant.
Ennius beuvant escrivoit, escrivoit beuvant. Eschylus (si a Plutarche foy avez) beuvoit composant, composant beuvoit. Homère jamais n'escrivit à jeun (III, Prologue).
Il nous trace en phrases analogues le portrait de Quaresme-prenant.
Cas estrange. Travaillent rien ne faisant : rien ne faisoit travaillant. Rioit en mordant, mordoit en riant. Rien ne mangeoit jeûnant, jeunoit rien ne mangeant. Grignotoit par soubçon, beuvoit par imagination, etc. (IV, 32).
Ces sortes de tournures reviennent très fréquemment. En général , Rabelais fait un grand emploi des participes présents :
Democrite estoit beraclitizant et Heraclite democratizant représenté (I, 2).
Ceci nous conduit aux jeux de mots dont Rabelais est fort prodigue. Nous n'en citerons que quelques-uns.
Gentilhomme, Jean pille homme.
N'hasardons rien a ce que nous ne soyons nazardés (III, Prologue).
Dans les phrases suivantes, il n'y a que des rapprochements de sons :
Je pareillement, quoique je sois hors d'effroy, ne suis toutes fois hors d'esmoy, de moy voyant n'estrefait aucun prix digne d'oeuvre (Ibid.).
Le grand Dieu fit les planètes et nous faisons les platz netz. L'appétit vient en mangeant, la soif s'en va en beuvant (I, 5).
Ce qui suit est une imitation française de la phrase macaronique sur les cloches : Omnis clocha clochabilis, etc.
Un bon esmoucheteur qui en esmouchetant continuellement esmouche de son mouchet, par mousches jamais esmouché ne sera (II, 15).
Le sel des phrases suivantes est dans l'accumulation des g.
LOCUTIONS PKOVKIM'.IALES. 401
Les Fanfreluches antidotées furent trouvées, avec la généalogie de Gargantua, dans
un gros, gras, grand, gris, joly, petit, moisy livret, plus, mais non mieux, sentant que roses (I, 1).
Du costé de la Transmontane advola un grand, gras, gros, gris pourceau, ayant aisles longues et amples comme sont les aisles d'un moulin à vent (IV, 41).
Le mot vivat, qu'il vive, se trouve transformé par Èpistëfftcra en bibat, qu'il boive : Vivat, fifat, pipat, bibat (IV, 53).
Rabelais se complaît à mettre en action les locutions proverbiales, mais il n'est pas toujours heureux dans ces applications. Si l'on sourit quand il nous dit que les voyageurs passent Procuration, qu'ils passent Outre, que dans le pays d'Odes, les chemins allaient autrefois où les voyageurs le désiraient, et qu'ils ont cessé d'y aller parce qu'ils ont été trop battus par des batteurs d'estrades ; on trouve assez insipide la puce que Panurge se met à l'oreille , l'histoire de l'amie de Pantagruel qui n'apparaît que pour faire un mauvais calembour : Di, amant faux, etc.
Il y a des plaisanteries que Rabelais affectionne, et qui sont restées populaires depuis lui, en Basse- Normandie du moins.
Au temps que les bestes parloient (il n'y a pas trois jours), un pauvre lion . . . (II, 15).
C'estoit le meilleur petit bonhommet qui fust d'ici au bout d'un baston (II, 31).
Panurge en parlant d'un incendie se préoccupe du sort des animaux parasites.
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Ah pauvres pulces, ah pauvres souris, vous aurez un mauvais hiver (II, 14) !
(En) lisant les belles chroniques de ses ancestres, il trouva que Geoffroy de Lusignan, dit Geoffroy à la Grand Dent, grand père du beau cousin de la sœur ainée de la tante du gendre de l'oncle de la bru de sa belle mère, estoit enterré à Maillezais (II, 5).
Il s'amuse souvent à forger des mots et des phrases, tantôt par simple gaîté comme dans l'histoire des Chicanous, tantôt par raillerie comme dans l'histoire de l'écolier limousin, dans les discours de la Quinte-Essence, quelquefois aussi pour déguiser quelque peu sa pensée et la rendre plus piquante en la faisant chercher. En voici un exemple. C'est Panurge qui parle à propos de la mort de Raininagrobis :
Il mesdit des bons pères mendians cordeliers et jacobins qui sont les deux hémisphères de la christienté, et par la gyrognomonique circumbilivagination desquelz, comme par deux filipendoles coelivages, toute l'antonomatic matagrabolisme de l'église romaine, quand elle se sent emburelucoquée d'aucun baragouinage d'erreur ou de hérésie, homocentricalement se trémousse (III, 22).
Voici l'explication que M. Rathery donne de ce passage :
... Et par le tournoiement circulaire desquels, comme au moyen de deux contrepoids tirés du ciel , l'hypocrisie de l'église romaine se sentant entortillée par certain langage trompeur et hérétique, se trémousse dans le même centre.
Il y a un genre de plaisanterie auquel Rabelais revient souvent, c'est celui qui consiste à indiquer avec une précision technique des détails sur lesquels tout autre se contenterait d'un à-peu-près-
PRÉCISION dans l'absurde. 403
On se rappelle les chiffres, avec fractions indiquées, des matériaux destinés à habiller Gargantua et Pantagruel. On n'a pas non plus oublié le revenu exact de Salmigondin, le nombre des Parisiens noyés ou des guerriers tués dans les batailles.
Pantagruel fit afficher 9,764 thèses qu'il était prêt à soutenir; il transporta en Dipsodie 9,876,543,200 hommes , sans compter les femmes et les enfants. Il y avait 1,311 chiens aux trousses de Panurge et 600,014 après la dame de Paris. Il se passa en Afrique 36 mois, 3 semaines, 4 jours, 13 heures et quelque peu davantage sans qu'il tombât une goutte de pluie, etc.
A partir du troisième livre, c'est le chiffre 78 qui revient constamment. Les lecteurs sont priés d'attendre à rire au 7Sme livre ; les dieux burent 78 banques de nectar ; il y a 78 pièces de tapisserie à Medamothi ; les moutons de Dindenault donnent le moyen de guérir 78 espèces de maladies ; il y a chez les Macréons une forêt de 78 parasanges. Pantagruel envoie à Chaneph 78 mille petits demi escuz à la lanterne, les Andouilles avaient 78 enseignes, etc.
Les détails ne sont pas moins précis quand il s'agit des blessures des personnages. Gymnaste donne au capitaine Tripet un coup qui lui «taille l'estomac, le colon , la moitié du foye , dont tomba par terre et tombant rendit plus de quatre potées de soupes et l'ame meslée parmy les soupes» (I, 35).
Le maître de la maison où Panurge était embroché, tua le rôtisseur en
luy passant la broche un peu au dessus du nombril vers le flan droit, et luy perça la tierce lobe du foye, et le coup, haussant, luy pénétra le diaphragme, et par à travers la cap-
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suie du cueur Iuy sortit la broche par le haut des espaules, entre les spondyles et l'omoplate senestre (II, 14).
M. Paul Stapfer. <;ui a publié une curieuse étude sur Sterne , fait remarquer que l'auteur de Tristram Shancly a imité en cela Rabelais. Ainsi, par exemple, Sterne ne dira pas :
Mon père devint tout rouge ; il dira : Mon père rougit de six teintes et demie, sinon d'une pleine octave, au dessus de la couleur naturelle. Au lieu d'écrire: la patience de Job, il écrit : le tiers, le quart, la moitié ou les trois cinquièmes de la patience de Job, indiquant exactement quelle dose de la vertu de ce patriarche est nécessaire pour supporter telle ou telle vexation... La blessure de l'oncle Tobie, afin que nous le sachions, a été reçue à environ trente toises de l'angle du retour de la tranchée, en face de l'angle saillant du demi-bastion de St-Roch, etc.
Il y a une différence cependant entre les deux écrivains. Cette précision chez Rabelais est simplement amusante. Elle agace souvent chez Sterne.
Il serait fastidieux de multiplier ces remarque s sur les habitudes du style de Rabelais. Le lecteur a dû en faire lui-même d'autres en lisant nos citations. On devrait supposer d'après ces formes caractéristiques que le style du curé de Meudon prête facilement au pastiche. Il n'en est rien cependant: la preuve, c'est que beaucoup s'y sont essayés et que personne n'a réussi de manière à donner l'illusion plus de quelques lignes.
Les rédacteurs du Ve livre ont dû faire tout leur possible pour ressembler au maître, et pourtant l'on reconnaît assez facilement les passages qui ne sont pas de lui. Dufresny, qui. au XVIIe siècle, a voulu le
: : K A 1 .MAKCHAIS l/lMITE. 405
singer en le faisant parler, a été tout simplement ridicule. Beaumarchais a été plus heureux, et, sans le chercher peut-être, il a souvent donné à son style les allures de celui de Rabelais.
Sa fameuse phrase : [Pour cette place] « il fallait un administrateur, ce fut un danseur qui l'obtint », est calquée sur Rabelais :
Et nonobstant la remonstrance d'aucuns de l'Université que ceste charge mieulx competoit à un orateur qu'à un sophiste, fut à cest office esleu nostre maistre Janotus de Bragmardo (I, 17).
Le portrait de Bartholo, dans le Barbier, est dans le style rabelaisien :
C'est un beau, gros, court, jeune vieillard, gris pommelé, rusé, rasé, blasé, qui guette, furète et gronde et geint tout à la fois.
Comparez ces lignes avec le portrait de Jean des
Entommeures :
Jeune, gallant, frisque, de hait, bien à dextre, hardy, adventureux, délibéré, hault, maigre, bien fendu de gueule, bien advantagé de nez, beau despescheur d'heures, beau desbrideur de messes, beau descroteur de vigiles, etc (Voir 1. 1, p. 231.)
N'est-ce pas le même procédé, avec moins d'abondance ? Poursuivons :
Voyant à Madrid que la république des lettres était celle des loups. . . que tous les insectes, les moustiques, les cousins, les critiques, les maringouius, les envieux, les feuillistes, les libraires, les censeurs, et tout ce qui s'attache à la peau des malheureux gens de lettres, achevaient de déchiqueter et de sucer le peu de substance qui leur restait ; fatigué d'écrire, ennuyé de moi, dégoûté des autres, abîmé de dettes et léger d'argent..., j'ai quitté Madrid. (Le Barbier de Séville, I. 2.)
Rapprochons ce passage de la réponse de Panurge lorsqu'on lui reproche de manger son blé en herbe :
.... Ce faisant j'espargne les sercleurs qui gaignent argent, les me9tiviers, qui beuvent voluntiers et sans eau, les glaneurs, es quels il fault de la fouace ; les batteurs, qui ne laissent ail, oignon ne eschalotte es jardins ; les meusniers, qui sont ordinairement larrons, etc. (Voir t. I, p. 410.)
C'est à Rabelais aussi que Beaumarchais a emprunté l'idée de ces proverbes modifiés qui font un si joyeux effet dans ses comédies : Ce qui est bon à prendre est bon.... à garder; Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle... s'emplit.
Deux écrivains, deux stylistes du XIXe siècle, ont essayé d'imiter, de pasticher le style de Rabelais, Nodier dans son Histoire du roi de Bohême, et Balzac dans ses Contes drolatiques ; ils ont réussi inégalement. On trouvera quelques détails à ce sujet au chapitre XIX, qui traite des Imitateurs de Rabelais.
Nous ne citons que pour mémoire les essais du bibliophile Jacob, sur lesquels nous reviendrons aussi dans le même chapitre. Quant à Victor Hugo, qu'il l'ait voulu ou non, il a des pages qui, pour la maestria de la phrase, pour la couleur puissante, pour la précision technique de l'expression, rappellent Rabelais de beaucoup plus près que les imitations savamment étudiées de Balzac et de Nodier. Les sujets choisis par Rabelais et V. Hugo, leurs préoccupations ordinaires, sont de nature tout à fait différente; mais leur manière de sentir les rapproche.
En parlant du style de Rabelais, nous avons eu occasion aussi de parler de sa langue. Mais il n'est pas hors de propos d'insister et d'entrer dans quelques détails.
MOTS ÉTltANGKKS. 407
Michelet s'exprime ainsi au sujet de la langue de Rabelais. (Histoire de France. La Réforme, chapitre XIX.)
[Chez lui] la langue française apparut dans une grandeur qu'elle n'a jamais eue, ni avant ni après. On l'a dit justement : ce que Dante avait fait pour l'italien, Rabelais l'a fait pour notre langue. Il en a employé et fondu tous les dialectes, les éléments de tout siècle et de toute province que lui donnait le moyen âge, en ajoutant encore un monde d'expressions techniques, que fournissent les sciences et les arts. Un autre succomberait à cette variété immense. Lui, il harmonise tout. L'antiquité, surtout le génie grec, la connaissance de toutes les langues modernes, lui permettent d'envelopper et dominer la nôtre.
Majestueux spectacle. Les rivières, les ruisseaux de cette langue, reçus, mêlés en lui, comme en un lac, y prennent un cours commun , et en sortent ensemble épurés. Il est dans l'histoire littéraire ce que, dans la nature, sont les lacs de la Suisse, mers d'eaux vives qui, des glaciers, par mille filets s'y réunissent pour en sortir en fleuve, et s'appeler la Reuss, ou le Rhône, ou le Rhin.
Sainte-Beuve n'admire pas moins la langue de Rabelais.
Son français, dit-il, malgré les moqueries qu'il fait des latinisants et des grécisants d'alors, est encore bien rempli et comme farci des langues anciennes ; mais il l'est par une sorte de nourriture intérieure, sans que cela lui semble étranger, et tout, dans sa bouche, prend l'aisance du naturel, de la familiarité et du génie. Chez lui, comme cbez Aristophane, bien que plus rarement, on distinguerait des parties pures, charmantes, lucides et véritablement poétiques.
Et il cite à ce propos le passage sur l'étude, qu'on a pu lire page 42 de notre premier volume.
De l'Aulnaye s'est amusé à dresser la liste des mots empruntés par Rabelais au grec et au latin,
qui ne rentraient pas dans la langue courante de son temps. Ce glossaire comprend 952 mots latins et 517 mots grecs; mais parmi ces mots latins et grecs nous en trouvons beaucoup qui, s'ils étaient nouveaux au XVIe siècle, n'en ont pas moins passé dans la langue usuelle du XIXe. Tels sont, pour le latin : adjurer, alluvion, ambage, ardu, aulique, béat, besicles, blatte, cantilène, concussion, dévot, discourir, dispenser, durer, explorer, etc.
Et pour le grec : anomal, anthracite, canon (règle), cataclysme, chiromancie, cymaise, cynocéphale, diaphragme, diastole, gymnaste, halot, isthme, lambdoïde, etc., etc.
Rabelais fait aussi' quelques empruuts aux langues voisines. Il a des mots italiens, allemands, anglais et nombre de mots arabes et hébreux; mais quand il s'en sert, il les explique; il n'est jamais pédant et prétentieux comme l'école de Ronsard; même lorsqu'il emploie des mots étrangers, sa plume est toujours française.
Sous ce rapport cependant il y a une question que l'on peut se poser.
Le XVIe siècle met fin aux littératures dialectales ; l'invention de l'imprimerie, la rapide propagation des livres, la paix qui s'établit en France, un gouvernement plus fort et centralisateur amènent la constitution d'une langue générale. Il y aura bien encore un peu de gascon dans Montaigne; Calvin et son école auront aussi leur langage un peu terne, le style réfugié. Cependant on reconnaîtra plutôt la province de l'écrivain à son humeur, à ses croyan-
DANS Q' Kl. MALECTE IL A ÉCRIT. 409
ces religieuses, qu'à son langage. Il n'y a plus de dialectes à cette époque, la fusion s'est opérée, il y a une langue française.
Mais Rabelais est sur la limite des deux âges, et il y a lieu d'examiner si cette langue si abondante, si prodigieusement riche, si pittoresque, ne se rattache pas à l'un des dialectes principaux de la langue à'oil.
On sait que Fallot, le premier qui se soit occupé de cette question, eu étudiant minutieusement les papiers conservés dans chaque localité encore plus que les livres, a divisé en trois ou quatre sections principales le domaine de la langue française du moyen âge : le bourguignon, le normand et le picard, dont le point de jonction et de fusion était l'Ile-de-France et Paris. Le picard régnait au Nord, jusque clans la Belgique; le normand au Nord-Ouest, jusque dans la Bretagne; le bourguignon à l'Est et au Sud, jusqu'en Suisse. C'est du normand que nous viennent nos imparfaits en ais et du bourguignon que nous avons reçu la conjugaison en oir et toutes les formes de nos verbes où la syllabe oi domine. Il y a tel verbe, asseoir, par exemple, qui a conservé sa double forme: bourguignonne, je m'assois, et normande, je m'assieds.
Rabelais n'avait rien à démêler avec le picard, — dont on a détaché depuis le wallon, par parenthèse, — mais il vécut dans des pays où le normand et le bourguignon étaient en contact. Né en Touraine , Rabelais passa la plus grande partie de sa jeunesse dans cette province et les provinces voisines, l'Anjou et le Poitou. Or, si la Touraine était bourguignonne, le Poitou était normand, et l'Anjou se par-
tageait entre les deux dialectes. Mais Rabelais vécut aussi à Toulouse, où il trouva la langue d'oc, et il écrivit les deux premiers livres de son roman à Lyon, où il avait retrouvé le dialecte bourguignon.
Il y a un peu de tous les dialectes chez Rabelais; il a emprunté à tous des expressions, des ornements, des phrases, comme il en a emprunté au grec et au latin; mais dans le tissu de son style, la fusion du bourguignon et du normand est complète, bien qu'il y ait une petite prédominance du bourguignon, reconnaissable moins aux formes caractéristiques de ce dialecte qu'à l'exclusion des caractères que Fallot attribue au normand. Le normand, nous dit-on, est ainsi caractérisé : des formes sèches, peu de syllabes mouillées, prédominance des lettres les plus tenues, Ye et l'w; les diphthongues les plus communes sont ei, ue (presque ui); peu de nasales.
Chez Rabelais, au contraire, les nasales sont nombreuses; il en a même qui lui sont presque particulières : on pour au, prins au lieu de pris ; les sons mouillés en ier, lier, prédominent. Cependant il est loin d'être pur bourguignon; il donnerait plutôt la main à un dialecte normand très caractéristique, que Fallot n'a pas connu et qui se parle dans le département de la Manche, dans la partie nord surtout, et dans les îles anglaises de Jersey, Guernesey, Aurigny. La tournure des phrases, le genre de style et de plaisanterie, et la majeure partie du vocabulaire de Rabelais, se retrouvent là, avec une prononciation notablement différente à la vérité, mais sous une forme très reconnaissable; si bien que lorsqu'on a vécu dans ce coin de terre et qu'on vient à lire Rabelais, on se croit encore chez soi.
Mais, en résumé, Rabelais n'appartient en particulier par son langage à aucune région spéciale de la langue tfoil II n'est ni normand ni bourguignon, il n'a dans son langage ni la finesse malicieuse du Parisien , ni la sécheresse raisonneuse du Rouen- Dais , ni l'ampleur un peu lourde du Dijonnais. Il conserve bien un peu du parfum des bords de la Loire et de la Manche, mais il est surtout et avant tout français. La langue qu'il parle n'est pas un jargon particulier, bien qu'il l'ait empruntée un peu partout, c'est une langue recueillie au cœur même de la nation, c'est la langue de la France l.
La grammaire de Rabelais est en général celle du XVIe siècle. Nous ne pouvoos songer à la faire ici et nous nous contenterons de quelques remarques sur les cas les plus importants 2-
1 Nous avons sous les yeux un opuscule : Rapports de la langue de Rabelais avec les patois de la Touraine et de V Anjou par A. Loiseau, 1867, in 8°, dans lequel on montre les rapports de la langue de Rabelais et du patois angevin. Le1 choix des mots indiqués par l'auteur n'est pas heureux , puisque la liste de ceux qu'il présente comme particuliers au patois angevin sont parfaitement français, tels que : barguigner, buée, dévaler, éclopé, goret, pinte, porte-balle, et même «peuplier» arbre ! Ce travail est, du reste, très superficiel.
2 M. Aug. Brachet a placé en tête de ses Morceaux choisis des grands écrivains du X VIe siècle une prétendue Grammaire de la langue du XVI* siècle, qui, bien qu'occupant une centaine de pages , est non-seulement insuffisante , mais pleine d'inconcevables étourderies. L'auteur ne dit pas un mot, par exemple, sur la question capitale de la construction , de la disposition des mots dans la phrase ; il ne parle pas de la formation des pluriels en z et x , qu'on avait tant de peine à s'expliquer aux siècles suivants ; il est très sobre sur la conjugaison des verbes, etc., etc. En revanche, il trouve (120) un subjonctif dans cette phrase : lorsque (vous,) entrastes en
412 la gkammaik:-: dk kabelais.
Rabelais et la plupart des écrivains de son temps usent dans la disposition des mots de la phrase, dans la construction, de libertés qui ne nous sont plus permises.
Il met les compléments avant les verbes :
Les corbeaux , les gays Igeais] , papegays [perroquets]. Ie3 estournaulx , il rend poètes ; les pies il fait poetrides et leur apprend le langage humain proférer, parler, chanter . . . Les aigles, gerfaulx, faucons, sacres, laniers, autours, esparvii rs, esmerillons, oiseaux aguars [fuyant l'homme] , peregrins, essors Ivagabonds], rapineux, sauvages, il domestique et apprivoise.
Il s'agit de l'appétit, du besoin de satisfaire l'estomac. Rabelais continue :
Les loups jette hors des bois, les ours hors les rochers, les renards hors les tesnières itanières] , les serpents lance hors la terre (IV, 57).
Ces phrases ne sont-elles pas plus élégantes que si l'on disait comme aujourd'hui :
Lybie. Quelques lignes plus loin (121) il prend pour un subjonctif le plus-que-parfait de l'indicatif: j'avais, et le pronom relatif lesquelles pour la conjonction que. Il prend V adjectif placé en attribut à côté du verbe être pour le régime du dit verbe être, dans cette phrase : 2>ossible n'estoit les garder (de sauter) (122). Dans : ce voyant, comparable à ce pendant, il voit une inversion du participe (129). Il formule (1£0) une règle à peu près inintelligible sur l'accord du participe passé (qui s'accorde avec son régime si le régime est placé avant et ne s'accorde pas si le régime suit), et conclut gravement que Molière n'a pas appliqué la rè^le dans ce vers :
11 m'a droit dans ma chambre une boîte jetée. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que M. Brachet a répété cette belle observation dans sa Nouvelle Grammaire française fondée sur Vhistoire de la langue (521). Au reste M. Brachet est coutumier de ces sortes de distractions. Voir dans la Renie critique, décembre 1»75, un article de M. Darmsteter, qui n'a pas relevé moins de seize graves étourderies dans la syntaxe de ce dernier livre. Cette syntaxe n'a en tout que 86 pages
PROPOSITIONS INFINITIVES. 413
Il rend poètes les corbeaux, les geais, etc.; il fait les pies poétesses, il leur apprend à proférer le langage humain, il jette les loups hors du bois, etc.
Toutefois cette construction n'est guère possible que lorsque le sujet est un pronom personnel qu'on peut sous -entendre, ou lorsque le sujet n'est pas au même nombre que le complément.
Là en baufrant, attendent les moines l'abbé tant qu'il voudra (III, 15).
Les compléments indirects se mettent volontiers avant le verbe :
De choses mal acquises, le tiers hoir ne jouira (III, 2).
Nous avons rencontré de nombreux exemples de ces sortes de phrases.
Rabelais et ses contemporains employaient fréquemment une tournure imitée du latin dans laquelle le verbe à l'infinitif a pour sujet le complément du verbe précédent :
Je le vois venir, c'est-à-dire : Je vois qu'il vient.
Dans ces locutions, l'infinitif a ordinairement un sens actif, mais quelquefois aussi nous lui donnons un sens passif en lui laissant la forme active :
Je l'ai vu manger par le loup, c'est-à-dire : être mangé.
Ces propositions infinitives ne sont guère usitées aujourd'hui qu'après les verbes voir, entendre, sentir, laisser, et quelques autres. Au XVIe siècle, on les place après la plupart des verbes , et , quand le sens est passif, on donne la forme passive à l'infinitif.
Heraclite? disait rien par songes ne nous estre exposé,
rien aussi ne nous estre celé ; seulement nous estre donnée signification et indice des choses advenir ou pour l'heur ou malheur nostre, ou pour l'heur et malheur d'autruy (III, 13). Voyez comment nature voulant les plantes, arbres, arbrisseaulx , herbes et zoophytes , une fois par elle créés , perpétuer et durer en toute succession de temps , sans jamais dépérir les espèces, encores que les individus périssent, curieusement arma leurs germes et semences, es quelles consiste icelle perpétuité ; et les a munis et couvers par admirable industrie de gousses, vagines [gaines], testz, noyaulx, calicules, coques, espiz, pappes [duvet], escorces, échines poignans [enveloppes épineuses], etc. (III, 8).
Dans les propositions infinitives, nous mettons généralement aujourd'hui le verbe à l'infinitif avant son sujet :
Laissez venir à moi les petits enfants, disait Jésus.
Rabelais et ses contemporains mettent ordinairement le verbe après :
Ilerodes .... prévoyant que à sa mort, les Juifs feroient feux de joie, fit en son serrail, de toutes les villes, bourgades et chasteaulx de Judée, tous les nobles et magistratz convenir, sous couleur et occasion frauduleute de leur vouloir choses d'importance communicquer (IV, 20).
Avec un infinitif, le complément se met avant ou après le verbe à volonté, le plus souvent avant ; avec un participe précédé d'un auxiliaire, le complément se met ordinairement entre l'auxiliaire et le participe ;
Iceux venuz et comparens en personnes fit en l'hippodrome du serrail resserrer (IV, 3b).
Bringuenarilles le géant avoit toutes les paesles, chaudrons, coquasses, lichefrites et marmites du pays avallc (IV, 17).
Cette construction n'est permise aujourd'hui qu'avec tout et rien :
Je n'ai rien vu, mais j'ai tout entendu.
EMPLOI DES \EUBES. 415
Le sujet se met très souvent après le verbe :
Puis demanda Pantagruel : Quels gens habitent en ceste belle isle de chien? (IV, 64).
Rabelais profite quelquefois de cette liberté pour enchevêtrer gracieusement ses phrases :
La Terre desistoit leur prester nourissement par vapeurs et exhalations : des quelles disoit Heraclitus , prouvoient les Stoïciens , Ciceron maintenoit , estre les estoiles alimentées (III, 3).
Le sujet est souvent sous-entendu surtout à la troisième personne quand le sens est parfaitement clair :
Arrivé que fut . vouloit baiser les pieds de mondit père U, 50).
Mais après disner Hz demeuroient dans !a maison et s'esbatoient à boteler du foin, à fendre et à scier du bois .... Puis estudioient en l'art de peinture et sculpture; ou revo-
quoient en usage l'ancien jeu des taies Semblablement,
ou alloient voir comment on tiroit les métaulx. . . ou alloient voir les lapidaires, orfèvres .... Alloient ouir les leçons publiques, les actes solennelz .... Passoit par les salles et lieux ordonnés pour l'escrime et là contre les maistres , essayoit de tous bastons et leur monstroit par évidence qu'autant, voire plus, en savoit qu'iceux. Et au heu d'arboriser, visi-
toient les boutiques des drogueurs, herbiers, etc Alloit
voir les basteleurs, etc. (I, 2-i).
Ici, quand le verbe est au singulier, il a pour sujet Gargantua dont le nom ne se trouve pas exprimé une seule fois dans le chapitre. Quand le verbe est au pluriel, le sujet est Gargantua et Ponocrates. Cette manière de sous-entendre le sujet se rencontre à chaque page de Rabelais.
Dans les locutions impersonnelles composées du
416 LA GKAMM.ULE DE BABBLA1S.
verbe être et d'un adjectif, l'adjectif se place en avant, et le mot il, que nous emploierions aujourd'hui, n'est jamais exprimé.
Vray est que leurs provisions estoient aucunement endommagées par la tempeste précédente (IV, 25).
Le sujet apparent il ne s'emploie pas non plus quand le sujet réel figure immédiatement après le verbe impersonnel, et que la phrase commence par un mot circonstanciel.
Point n'estoit filz de bonne mère réputé qui dedans ne jettast ce que avoit de singulier (I, 50).
Là fut décrété qu'ilz feroient une belle procession, renforcée de beaux prescbans et letanies contra Jwstium insidias (I, 27).
Me souvient avoir leu que Ptolemée fils de Lagus . . . esperoit par offre de nouveautés l'amonr de son peuple envers soy augmenter (III, Prologue).
On se dispense également de placer ce devant
qui, que, etc.
Ils entroient partout et jamais nul n'en prit dangier. Qui est cas assez merveilleux (I, 27).
Le sujet pronom peut être séparé de son verbe par différents mots :
II, en ceste façon son tonneau tempestoit pour . . . n'estre vu seul ocieux (III, Prologue).
Je, dist Panurge, me trouve fort bien du conseil des femmes et mesmement des vieilles (III, 16).
Quelquefois même , à la 3e personne , le verbe n'est pas exprimé, quand c'est le verbe être.
[Sa femme tenoit boutique]. Il, de son costé, pauvre plus que ne fut Irus (III, 2 ).
Rabelais et ses contemporains emploient souvent le verbe avoir là où nous employons l'impersonnel il y a ou l'impersonnel passif. C'est un reste de la langue du XIIIe siècle, en France et en Italie.