‹ Rabelais et son uvreChapitre 136 sur 187 · PARTICIPES ACTIFS ET PASSIFS · texte numérisé non relu

PARTICIPES ACTIFS ET PASSIFS

Quant au participe passé, Marot avait formulé en vers la règle que nous continuons à observer.

Enfans, oyez une leçon.

Nostre langue a cette façon Que le terme qui va devant Volontiers régit le suivant...

La chanson fut bien ordonnée Qui dit : Wamour vous ay donnée.

Amour était alors du féminin. Marot dit plus loin :

Il faut dire en termes parfaits :

Dieu en ce monde nous a faits, Faut dire en paroles parfaites :

Dieu en ce monde les a faites...

S'il s'agit des dames bien entendu:

Et ne faut point dire en effet Dieu en ce monde les a fait, Ne «oms a fait pareillement, Mais nous a faits tout rondement.

Marot allègue ensuite l'italien où cette règle est appliquée, mais dans son exemple, il met par inadvertance, le nominatif pour l'accusatif, et écrit: Dio noi a fatti au lieu : de Dio ci a fatti.

Ces vers sont cités comme loi au commencement du siècle suivant par Vaugelas et par Ménage; la Grammaire de Ramus — ce contemporain de Rabelais que nous avons vu figurer dans l'histoire de Couillatris — se prononce dans le même sens.

Ces écrivains sont d'avis que, lorsque le verbe est conjugué avec l'auxiliaire avoir, le participe s'accorde avec son régime direct, si ce régime direct est placé avant; et ne s'accorde pas s'il est placé après, n 27*

Sur mes deux bras ils ont la main posée. Les sciences que j'ai apprises.

et

Sur mes deux bras iis ont posé la main. J'ai appris les sciences.

Ramus, Vaugelas, Ménage, Arnauld se livrent à des considérations assez longues pour trouver la raison de cette différence dans l'accord du participe et n'y parviennent pas.

Arnauld (Grammaire générale) est celui qui se rapproche le plus de la vraie théorie, et, en pressant bien les mots qu'il emploie, on l'y trouverait; il est évident cependant qu'il a plutôt entrevu que vu nettement la loi.

Cette loi, que personne n'a encore formulée à notre connaissance, la voici :

Quand on pense à l'action, le participe est un temps du verbe et reste invariable.

Quand on pense à l'état, à la situation, le participe est un adjectif et s'accorde avec le mot dont il indique l'état, la situation.

Cela dépend de la tournure de la phrase. Si je dis :

J'ai écrit une lettre ce matin.

Je pense que j'ai fait l'action d'écrire. Je ne fais pas accorder ce participe.

La lettre que j'ai écrite ce matin est restée sur ma table.

Je pense à la lettre, qui est écrite, et je fais accorder le participe avec «lalettro. Dans la première phrase ce qui me préoccupe, c'est l'acte que j'ai fait. Dans la seconde, c'est le résultat de cet acte, c'est la lettre écrite.

Cette théorie rend compte de toutes les anomalies

PRÉPOSITIONS ET ADVERBKS. 421

que présente l'accord des participes, actifs et passifs. Nous aurons occasion de la développer ailleurs.

Mais la règle a eu quelque peine à s'établir. Au XVIe siècle et même au commencement du XVIIe, on hésitait dans beaucoup de cas. Rabelais applique ordinairement la règle, mais pas toujours.

Elle est appliquée dans cette phrase:

Le bon Dieu nous a fait ce bien qu'il nous les a révélés annoncés, déclarés et apertement décrits par les sacrés Bibles (III, 30).

Mais elle est violée dans la suivante :

Faites-moy venir les deux gentilzhommes personnellement

devant moy : et, quand je les auray ony, je vous en diray mon

opinion (II, 10).

Ici, il a plus pensé à l'action qu'à l'état.

Chez Rabelais, les prépositions sont souvent séparées, par un assez grand nombre de mots, des infinitifs qu'elles régissent, comme cela se fait encore aujourd'hui dans le style judiciaire.

Il inventa l'art militaire et armes pour grain défendre, médecine et astrologie, avec les mathématiques nécessaires, pour grain en saulveté par plusieurs siècles garder et mettre hors les calamités de l'air, deguast des bestes brutes, larecin des briguands. (IV, 61.)

Guignemault subitement en Monspellier trespassa pour de biays s'estre avec un tranche plume tiré un ciron de la main (IV, 17).

Quelqu'un de ses amis luy demanda quelle cause le mouvoit à son corps, son esprit, son tonneau ainsi tourmenter (III, Prologue).

Rabelais se sert souvent d'une locution qu'on trouve rarement chez les autres écrivains. Il supprime après devaDt le passé de l'infinitif.

Mais avoir diligemment recherché, trouvèrent tout le pays, à l'environ en paix et silence (I, 26).

Pantagruel, avoir entièrement conquesté le pays de Dipsodie, en iceluy transporta une colonie de Utopiens (III, 1).

Pantagruel, avoir lu le totaige [tout], dist à Panurge en souspirant : Vous estes bien en point (III, 18).

Cette tournure n'est pas tout à fait insolite. Henri Estienne la mentionne dans son Traité de la conformité du langage français avec le grec.

Nostre langage, dit-il, omet, en certaines façons de parler, les prépositions, et principalement a coustume d'omettre son après. Quand elle dit : estre venu, avoir disné, pour : après estre venu, après avoir disné.

M. Livet, dans son livre sur les Grammairiens du XVIe siècle, dit qu'il copie textuellement cette remarque sans la comprendre. Lorsqu'il a écrit ces mots, il n'avait évidemment pas lu Pantagruel.

Rabelais et ses contemporains placent généralement l'adverbe avant le verbe, contrairement à ce qui se fait aujourd'hui.

Presque tous les animaulx, par fatale disposition, se émancipèrent de lui, et ensemble tacitement conspirèrent phts ne le servir, phts ne luy obéir, en tant que résister pourroient ; mais lui nuire selon leur faculté et puissance (III; 8).

Au moyen âge, on employait moy, toy, soy, au lieu me, te, se, lorsque l'harmonie de la phrase le requérait :

Nature a fait le jour pour soy exercer, pour travailler.... La nuict vient, il convient cesser labeur et soy restaurer par bon pain, bon vin et bonnes viandes ; puis soy quelque peu esbaudir, coucher et reposer (III, 15).

Chez Rabelais, les pronoms : dont, de quoi, par quoi commencent très bien une phrase qui se lie

Page 1