AVEC MONTAIGNE
Pour se rendre bien compte du caractère spécial de ce style et de cette langue, il est bon de mettre en regard quelques lignes des trois écrivains les plus éminents de l'époque.
L'écrivain du XVIe siècle dont le style ressemble le plus à celui de Rabelais, c'est Montaigne. Il a autant de couleur et d'entrain, mais sa couleur est moins riche, son faire moins large; ses images ont moiDS d'ampleur. Le style de tous deux est lumineux, mais d'une lumière différente. Quand on passe de Montaigne à Rabelais, on se sent comme ébloui, comme si l'on passait d'un paysage richement éclairé par la lune à une scène éclairée par un splendide soleil de midi.
Prenons pour établir la comparaison une des pages les plus animées de Montaigne, une page où l'auteur des Essais nous entretient de l'éducation des enfants et nous prêche en théorie ce que Rabelais nous a montré en action : il s'agit des leçons confiées à la mémoire de l'enfant.
On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verseroit dans un entonnoir ; et nostre charge ce n'est que de redire ce qu'on nous a dit. Je voudrois que [le maître] corrigeast cette partie, et que de belle arrivée selon la portée de l'ame, qu'il a en main, il commençast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses , les choisir et discerner d'elle mesme. Quelquefois luy ouvrant le chemin, quelquefois le luy laissant ouvrir. Je ne veulx pas qu'il invente et parle seul : je veulx qu'il escoute son disciple parler à son tour. Socrate et depuis Arcesilaus faisoient premièrement parler leurs disciples, et puis ils parloient à eux. Il est bon qu'il le face trotter devant luy pouf juger de son train : et juger jusques à quel point il se doibt ravaller pour s'accomoder à sa force. A faute de cette