RABELAIS COMPARÉ
proportion, nous gaston3 tout. Et de la sçavoir choisir et s'y conduire bien mesurement, c'est une de plus ardues besongnes que je sçache. Et est Peffect d'une haute ame et bien forte, sçavoir condescendre à ses allures puériles et les guider, Je marche plus ferme et plus seur, à mont qu'à val ... . Que [le maître] ne demande pas seulement [à l'enfant] compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance. Et qu'il juge du profit qu'il aura faict , non par le tesmoignage de sa mémoire, mais de sa vie. Que ce qu'il viendra d'apprendre, il le lui face mettre en cent visages et accommoder à autant de divers subjets, pour voir s'il l'a bien pris et bien faict sien... C'est tesmoignage de crudité et indigestion que de regorger la viande comme on l'a avallée ; l'estomach n'a pas fait son opération, s'il n'a fait changer la façon et la forme, à ce qu'on lui aura donné à cuire.... Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout leur ; ce n.est plus thin ny marjolaine. Ainsi les pièces empruntées d'autruy, il les transformera et confondra pour en faire un ouvrage tout sien. {Essais, livre 1er, ch. 25. De l'institution de3 enfants. 1580).
Certes voilà un style merveilleux d'entrain. On ne peut dire que les images y manquent ; il y en a une à chaque partie de phrase ; mais chez Rabelais l'image se développe. Montaigne se borne à l'indiquer. Le style y gagne en rapidité, il y perd en ampleur. Montaigne est plus philosophe dans son style, mais Rabelais est plus poète dans le sien.
Voilà pour f ensemble. Quant aux détails grammaticaux, la phrase est tout autre. Il n'y a presque plus d'inversions ; le sujet commence, puis vient le verbe, puis le complément. S'il y a quelques exceptions, elles sont rares ; les pronoms sujets sont généralement exprimés ; il y a peu de ces compléments absolus avec ou sans participes présents, si chers à Rabelais; les articles sont à la place où nous les mettrions aujourd'hui, et comme la phrase est courte, l'auteur n'a
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pas besoin de recourir à ces combinaisons de mots qui font en même temps une harmonie pour l'oreille, un tableau pour l'intelligence. Montaigne n'est pas inférieur à Rabelais comme écrivain, mais il est moins artiste.
Amyot a moins de fermeté, moins de vigueur, moins de rapidité que Montaigne, il s'attarde volontiers en chemin à la poursuite des images et des finesses de style; mais il est loin de l'élévation et de l'ampleur de Rabelais. Rabelais déroule à nos yeux un vaste tableau où s'épanouissent toutes les couleurs, d'où s'exhalent toutes les effluves de la vie ; les couleurs sont voyantes; Rubens semble avoir passé par là. Il y a plutôt du Van Dyck chez Montaigne. C'est plus fin, plus discret et moins vigoureux. Le paysage est peint largement chez tous deux cependant, et les fleurs y sont semées avec discrétion. Elles surabondent chez Amyot. Avec lui, les larges horizons disparaissent, mais les petits sentiers par où il nous mène sont si frais, que nous n'avons pas le droit de nous plaindre.
On a déjà pu remarquer le caractère de son style dans quelques passages que nous lui avons empruntés. Les lignes suivantes sont extraites de sa traduction des Pastorales de Longus, publiée en 1559, quelques années seulement après la mort de Rabelais :
Or estoit-il environ le commencement du printemps que toutes fleurs sont eu vigueur, celles des bois, celles des prez, et celles des montaignes ; aussi ja commenceoient les abeilles à bourdonner, les oyseaux à rossignoler, et les aigneaux à sauteler ; les petits moutons bondissoient par les montaignes, les mouches à miel murmuroient par les prairies, et les oyseaux faisaient resonner les buissons de leurs ebantz. Ainsi ces
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deux [enfants] voyans que toutes choses faisoient bien leur debvoir de s'esgayer à la saison nouvelle, se mirent pareillement à imiter ce qu'ilz voyoient et qu'ilz oyoient aussi ; car oyans cbaDter les oyseaux, ilz chantoient ; voyans saulter les aigneaux, ilz saultoient; et comme les abeilles, alloyent cueillans des fleurs, dont ils jettoient une partie en leurs seins, et de l'autre faisoient de petits cbapeletz , qu'ilz portoient aux Nymphes, et faisoient toutes choses ensemble, paissans leurs troupeaux l'un auprès de l'autre,
Ici la phrase ne va pas droit au but comme chez Montaigne. Il y a de la recherche dans la coupe des propositions, et, dans la disposition des mots, une recherche un peu enfantine, un peu mignarde. Du reste, presque tout ce qui caractérise la phrase rabelaisienne a disparu. Pas d'inversions , le pronom sujet est partout exprimé ; un seul participe présent, mais se rapportant au sujet de la phrase , et précédé de son sujet , pas de complément absolu , l'article partout où nous le mettrions aujourd'hui. La seule différence notable avec notre grammaire moderne est tout orthographique : l'accord du participe présent, z employé pour marquer le pluriel dans certains cas, etc.
Le style de Calvin diffère plus notablement encore de celui du curé de Meudon. Avec Calvin, sauf quelques mots vieillis, nous pourrions nous croire au dix-septième siècle. Une construction toute logique, partout le sujet, puis le verbe, puis le complément; l'adverbe va se placer après le verbe ; pas d'ellipse, pas de mots sous entendus, pas le moindre caprice ; tout au plus un adjectif que nous mettrions aujourd'hui après le substantif et que Calvin place avant. Des propositions courtes, non détachées comme dans les Nouvelles Nouvelles, mais toutes enchaînées. Des