SONS QUI DISPARAISSENT
fois, au moins des habitudes de prononciation qui ont peu changé.
Il n'est personne qui, en entendant parler les paysans, n'ait été frappé de la variété des sons émis par eux, si bien que, si l'on veut noter leur prononciation, on a la plus grande peine, en admettant même qu'on y parvienne. On trouve dans leur langage une foule de sons que notre alphabet n'exprime pas ou n'exprime que d'une manière compliquée, comme cette lettre russe, par exemple, dont la reproduction exacte exige cinq de nos consonnes (m,, chtch). Eh bien, toutes les fois qu'une syllabe prononcée lettre à lettre comme on l'écrivait au XIIIe siècle, correspondra à un son conservé dans un patois de la langue d'o?7, nous serons sûrs de retrouver la prononciation que cette syllabe avait alors.
Passons en revue quelques-unes de ces prononciations encore existantes, que les linguistes, auxquels elles sont inconnues, suppriment purement et simplement.
Ue , quoi qu'on en dise , ne représente pas le son eu. Les Picards prononcent encore aujourd'hui le mot feuille — fuelle, et les Cotentinais : fueuille , en faisant de u-e une diphthongue, qui sonne : u-e ou u-eu. Au commencement du XVIIIe siècle (voir notre citation de Cyrano , p. 219) on écrivait encore feuille, parce que, tout en ne faisant eii que d'une syllabe , on prononçait séparément les deux lettres. La contraction de ue, eu en eu, est une prononciation toute moderne, comme celle de au en o.
Il en est de même de la diphthongue aen, dans le mot Caen. Ceux qui parlent avec élégance pro-
noncent lan, mais les vieux habitants disent Ca-en en une syllabe, dans laquelle en a le même son que dans examen.
Palsgrave , qui a composé au XVe siècle une Grammaire française à l'usage des Anglais , nous dit que dans les mots en aigne, aige on doit entendre le son de fi. M. Brachet en conclut qu'il faut prononcer comme s'il y avait ègne. C'est une erreur. Quand le son e doit être entendu, on écrit e. La prononciation de ces mots devait être celle qui s'est conservée aux environs de Cherbourg : montai g ne, en faisant aï d'une seule syllabe diplnhonguée. Les grammairiens du XVIe siècle nous l'affirment d'ailleurs. Ramus nous dit que feindre ne doit pas se prononcer findre, mais feindre, bien que êin forme une seule syllabe. Robert Estienne nous dit de même que dans pain , vain , on doit faire entendre l'a avant le son nasal, et ne pas prononcer comme s'il y avait pin, vin. Ainsi quand Rabelais écrit dedamgner, gamgner, on n'a pas le droit de supprimer la nasale, attendu que la prononciation de ain dans ces mots n'est ni è , ni a , mais une diphthongue nasale dans laquelle on entend a et in.
An, au XVIe siècle et au commencement du XVIIe, ne se prononçait pas en. Henri Estienne se moque des Picards qui prononçaient et prononcent encore dedens et non dedans. Corneille a grand soin d'écrire toujours : Flavian , Appian , avec a et non avec e.
Au se prononçait autrefois, et se prononce encore en divers patois aou, comme il se prononçait chez les Romains, comme il se prononce dans tou-