‹ Rabelais et son uvreChapitre 152 sur 187 · ARISTOPHANE · texte numérisé non relu

ARISTOPHANE

à double interprétation, mêmes mots forgés et plaisants , et aussi , il faut le dire , mêmes obscénités, mêmes ordures. Aristophane a moins de mots grossiers peut-êtrt, quoiqu'il ne se les refuse pas, mais il a plus d'intentions libertines. Et en cela il est moins excusable que Rabelais : Rabelais écrit un livre, qu'on 'lit des yeux, Aristophane écrit un drame qui se débite tout haut et devant la foule assemblée.

L'art est à peu près le même de part et d'autre. Les vers d'Aristophane sont admirables , mais la prose de Rabelais ne leur est pas inférieure. Aristophane cependant déploie dans ses chœurs une poésie qui n'a pas d'équivalent chez Rabelais, mais, sous les autres rapports , Rabelais n'est pas audessous d'Aristophane comme artiste. Les épigrammes du poète athénien ne sont pas meilleures que les siennes, ses allusions ne sont pas plus transparentes ni plus fines, ses personnifications plus piquantes. Seulement les plans d'Aristophane sont plus étudiés et ses plaisanteries plus amères.

Tous deux attaquent des institutions. Aristophane s'en prend.' à tous les détails du gouvernement athénien, les élections, les délibérations, les jugements; il s'en prend aux généraux, aux orateurs, aux philosophes, aux écrivains, aux savants, et souvent il désigne les individus par leur nom. Il bafoue Cléon, turlupine Euripide et conseille de mettre le feu à 'la maison de Socrate. Il est inplacable contre ses ennemis. Après les avoir couverts de ridicule, il excite les passions contre leur personne et les livre à l'animadversion générale.

Rabelais n'a pas de ces colères. Ses attaques sont

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vives et spirituelles , piquantes , implacables même quelquefois, mais il ne s'en prend jamais aux individus. Ceux qu'il attaque n'ont pas de nom et s'appellent légion. Il déverse sur eux le ridicule et le mépris, jamais la haine — à une seule exception près, lorsqu'il s'agit du tribunal des chats fourrés. Hors de là il est plein de mansuétude. Aristophane n'a jamais pour personne un mot de sympathie. Il n'y a pas dans ses comédies deux individus qui aient de l'amitié l'un pour l'autre. Tout le monde s'aime chez Rabelais.

Il y a une différence plus grave encore entre le grand comique athénien et le grand comique français. Aristophane met toutes les ressources de son esprit au service de la petite faction aristocratique qui aspirait à gouverner Athènes et qui sympathisait avec les ennemis du dehors. Il attaque tout ce qui tend au progrès, il s'en prend à Socrate , à Euripide qui poussent leur pays dans la voie de la culture intellectuelle ; il exalte tout ce qui peut faire reculer la civilisation. Il protège de sa verve sarcastique les institutions vieillies et l'ignorance antique.

Rabelais au contraire s'en prend aux institutions vieillies, il ridiculise l'ignorance, la corruption, les ennemis de la science , de la justice et de la liberté. Il pousse ses contemporains en avant ; Aristophane pousse les siens en arrière. L'influence de Rabelais a été bienfaisante- Aristophane a fait beaucoup de mal à sa patrie.

Dans un article intitulé Aristophane d Rabelais,

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qui fait partie de son recueil Littérature et Histoire'. M. Littré nous paraît s'être complètement mépris sur le rôle d'Aristophane. Il lui attribue l'honneur d'avoir préparé la transformation de la société athénienne. Mais est-ce que Socrate, est-ce qu'Euripide ne préparaient pas aussi cette transformation? Seulement, si leur parti avait triomphé, cette transformation se serait accomplie par les voies pacifiques et patriotiques , au grand profit de l'humanité , de la civilisation, du progrès social. Aristophane , en pactisant avec les Spartiates qui faisaient alors la guerre aux Athéniens et qui finirent par remporter la victoire, a contribué en effet à cette transformation , mais au prix d'humiliations pour son pays, d'exécutions sanglantes , de proscriptions et d'un long recul de la civilisation. La différence qu'il y a entre Aristophane et Rabelais, différence dont M. Littré n'a pas l'air de s'apercevoir, c'est que tout ce qu'a attaqué Aristophane a survécu, ou survivra, que tout ce qu'il a défendu a péri , — tandis que tout ce que Rabelais a attaqué a disparu ou est destiné à disparaître , et que ce qu'il a loué survit ou survivra. Aristophane était un grand artiste de peu de jugement. Rabelais était un moindre artiste peutêtre, mais de jugement supérieur.

Les noms de Plutarque et de Lucien reviennent sans cesse sous la plume de Rabelais. Pour le premier pourtant, c'est moins le Plutarque, des Hommes illustres que celui des Œuvres morales.

Cette prédilection pour ces deux écrivains s'ex-

1 Uu volume in 8°, 1876, p. 150.

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plique aisément. Tous deux vivaient à une époque où les idées, les systèmes, les religions étaient en fermentation , comme au XVIe siècle ; tous deux sont riches en renseignements précieux, non pas seulement sur les faits , mais sur les idées ; les faits qu'ils rapportent ne sont pas des simples actes de l'activité humaine, ce sont des actes de la pensée humaine, des anecdotes qui font réfléchir. Plutarque est le collectionneur par excellence de ce genre de renseignements. Après avoir voyagé en Egypte, en Grèce, à Rome, il était revenu s'établir dans sa petite ville de Chéronée , où il était prêtre d'Apollon et exerçait des fonctions municipales. C'était à peu près la position que Rabelais eût pu occuper à Meudon si on l'en avait laissé jouir. Là Plutarque lisait, extrayait, compilait, prêchant la morale à coups d'exemples et sans haute prétention. C'est avant tout un causeur dans le genre de Montaigne, avec moins d'élévation dans l'esprit, il est vrai, mais avec une érudition plus étendue. C'est cette science variée , cette connaissance du cœur humain, cette abondance de renseignements intellectuels jointes à sa bonhomie conteuse, qui ont fait de Plutarque l'auteur le plus aimé, et le mieux apprécié peut-être de toute l'antiquité. Rabelais se trouvait en famille chez cet écrivain qui avait tant de choses en commun avec lui, moins la gaîté pourtant.

Cette gaîté, il la trouvait, et la trouvait exubérante chez Lucien. Lucien s'était beaucoup plus mêlé au monde que Plutarque. Il avait voyagé plus

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