‹ Rabelais et son uvreChapitre 153 sur 187 · LUCIEN · texte numérisé non relu

LUCIEN

longtemps et plus loin, et lorsqu'il se mit à écrire, loin de s'enfermer dans une solitude, dans une petite cité peu fréquentée, il s'établit à Athènes, et, au lieu d'adresser ses compositions à un lecteur absent; il les lisait, il en faisait ce que nous appellerions aujourd'hui des conférences.

A ce moment, le monde était en proie à une singulière préoccupation, à un besoin maladif de foi religieuse, à une soif de superstitions. La religion d'autrefois, l'hellénisme, n'avait plus de croyants : ceux qui la respectaient, ceux qui la pratiquaient ne le faisaient plus que par tradition. La foule recevait avidement des croyances de toutes mains. C'est de l'Asie surtout qu'elles arrivaient. — On sait que l'Egypte se rattachait alors à l'Asie. — L'Egypte apportait ses dieux incarnés sous des formes matérielles, la Babylonie ses divinités astronomiques et astrologiques , la Syrie ses dieux de la nature, la Perse ses génies, les Brahmes leur métempsychose, les Boudhistes frappaient les esprits par leurs pénitences — sans compter les Chrétiens à qui l'avenir appartenait, mais que, au premier abord, on pouvait confondre avec les autres sectes. On n'entendait parler que de miracles, d'apparitions surnaturelles, de voix mystérieuses. Nombre d'imposteurs profitaient de ces dispositions du public pour se faire un rôle. Lucien en a connu deux pour sa part. L'un, Pérégrinus, avait annoncé qu'il se brûlerait solennellement à Olympie , et il le fit devant un nombreux public. Lucien qui faisait partie des spectateurs, rencontra, en retournant chez lui. des curieux qui lui demandèrent des détails. La vérité simple ne les satisfaisait pas, ils s'attendaient à quelque

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chose de merveilleux. Lucien les servit à souhait. La fable qu'il leur raconta devint légende, et le lendemain on lui raconta à lui-même les circonstances qu'il avait inventées , en lui assurant qu'on en avait été témoin. Pérégrinus avait passé par le christianisme avant de se faire dieu lui-même, et ce fait n'était pas de nature à inspirer à Lucien un grand désir de s'instruire de la religion nouvelle. Il en parle donc assez légèrement dans quelques uns de ses ouvrages, mais en homme qui ne la connaît pas.

Ce n'est pas au christianisme qu'il s'en prend dans ses écrits , c'est à l'hellénisme vieilli , et aux sectes philosophiques qui se disputaient les esprits; elles étaient nombreuses et généralement imprégnées de mysticisme à un plus ou moins haut degré. Lucien les attaque, non par le raisonnement, mais par le ridicule, à la façon de Voltaire. Sa forme préférée est le dialogue, et dans l'art de faire saillir les contradictions, de mettre en évidence les travers et de provoquer le rire aux dépens des opinions, Voltaire a pu l'égaler, mais non le surpasser. C'est un feu roulant d'épigrammes acérées, de flèches lancées d'une main légère, mais sûre, et qui pénètrent jusqu'au fond. Nous en avons donné quelques exemples. Ce qu'Aristophane fait pour les hommes et les institutions. Lucien le fait pour les opinions. Il a moins de souffle et d'ampleur , il s'attaque plus volontiers aux petites choses. A-t-il une idée supérieure, comme Aristophane en avait une? Il est permis d'en douter. Il raille pour le plaisir de railler, mais il raille au nom du bon sens et de la raison. Quand il parle sérieusement, comme dans son traité sur Y Art (Té-

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