LES ROMANS DE VOLTAIKE
Voltaire appelle Swift un Rabelais de bonne compagnie. Un critique anglais fait remarquer que cet éloge donné à Swift est tout à fait relatif. Swift est beaucoup trop cynique en pensées et même en paroles pour pouvoir être lu tout haut aujourd'hui. Les écrits de la vieillesse de Voltaire sont dans le même cas, et pourtant Voltaire ne croyait pas dépas ser les convenances. Nous sommes devenus à cet égard beaucoup plus exigeants que ne l'étaient nos pères. Voltaire a fait aussi des voyages dans des pays imaginaires, comme Swift, et des voyages à la recherche d'une idée comme Rabelais.
Le voyage de Micromégas à travers les mondes rappelle à la fois ceux de Cyrano de Bergerac pour l'idée, et ceux de Swift pour la conclusion morale. Micromégas part d'une des planètes qui tournent probablement autour de Sirius et s'en va de monde en monde, porté sur la queue d'une comète, ou sur l'aurore boréale. Voltaire suppose, comme on était disposé à le croire alors, qu'appartenant à un monde beaucoup plus grand que le nôtre , il devait être aussi beaucoup plus grand de taille ; il rencontre en son chemin un Saturnien, qui était un nain comparativement à lui, et tous deux descendent sur la Terre ; qu'ils trouvent prodigieusement petite. Une baleine est presque invisible pour eux. Quant aux hommes, ils n'arrivent à les distinguer qu'à l'aide d'une lentille d'une force merveilleuse. Ils parviennent cependant à lier conversation avec des savants, et tombent dans un profond étonnement en voyant une certaine sagesse jointe à beaucoup de folie chez des
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êtres aussi prodigieusement petits. Cyrano, dans son voyage à travers les mondes, n'a guère songé qu'à s'amuser. Swift a choisi ce moyen pour donner cours à son mépris de l'espèce humaine, Voltaire en tire une leçon de morale. «Hommes si petits qui rampez sur un tas de boue, tolérez-vous les uns les autres; cessez de vous quereller pour des opinions, cessez de vous battre pour conquérir un imperceptible coin de terre.» Du récit humoristique de l'un des écrivains, du récit fantastique de l'autre, Voltaire tire une leçon d'humanité, une protestation contre la guerre. C'est le même procédé que Rabelais lorsqu'il s'empare d'une fable d'Esope ou d'un conte traditionnel. Seulement Rabelais développe et agrandit, Voltaire abrège et concentre.
Un autre des voyageurs de Voltaire, Scarmentado, ne quitte pas notre monde , mais il le parcourt d'un bout à l'autre. Parti de Candie , il va tour à tour à Rome, en France, en Angleterre, en Hollande, en Espagne, en Turquie, en Perse, en Chine, dans les Indes, dans la Barbarie et l'intérieur de l'Afrique, et rencontre partout des luttes, des révolutions, des guerres. Ici on lui oifre un morceau d'un personnage qu'on vient de massacrer, là il est témoin du supplice d'un grand homme condamné à mort, il est conduit dans les prisons de l'inquisition et n'en sort qu'à grand peine ; ici c'est sa liberté qu'on lui ravit, ailleurs c'est de son nez, de ses oreilles, de sa tête qu'on veut le priver. Il rentre chez lui et écrit ses voyages, qui sont comme ceux de Micromégas, un appel à l'humanité et à la tolérance.
Il y a dans les romans de Voltaire un autre voyage aussi rapide — avec Voltaire on court toujours —