LES ROMANS DE VOLTAIRE
mais plus prolongé à travers les vicissitudes de la vie humaine, et qui donne une idée encore plus attristante de l'humanité. C'est Candide. Le but de l'auteur est de combattre l'optimisme et de soutenir contre Leibniz que tout n'est pas bien sur cette terre, et que, quoi qu'on en puisse dire, tout ne va pas pour le mieux dans notre monde. Voltaire promène son héros à travers les guerres, les massacres, les maladies, les tempêtes, les volcans, les tremblements de terre, les injustices judiciaires; il s'amuse à réunir dans un souper à Venise six rois détrônés par les révolutions , enfin il rassemble en quelques pages sur un petit nombre de personnages tous les fléaux de la nature et de la société. Avec un tel sujet, Swift, aurait fait un livre d'une amertume, qui en se prolongeant serait devenue intolérable. Voltaire ne nous dissimule rien de toutes ces horreurs, il les exagère plutôt, et cependant on le lit jusqu'au bout, et on le lit sans souffrance. Il y a là tout ce qui devait rendre un livre lourd et fatigant : un raisonnement qui se poursuit sur une étendue de deux cents pages, un tableau en raccourci de toutes les misères humaines ; mais en touchant ces plaies, l'auteur a la main si légère qu'on finit par sourire , non pas du rire amer de l'ironie , mais du sourire de l'espérance ; c'est qu'au milieu de tout ces désastres , de toutes ces misères, on sent pourtant la puissance de l'homme ; on sent l'intelligence humaine qui lutte , qui agit , qui sera victorieuse. C'est que nous voyons que si tout va mal, il y a pourtant là tous les germes du bien et nous disons avec le poète :
Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion, Un jour tout sera bien, voilà notre espérance.
Voltaire, comme Rabelais, au-dessus de l'abîme des calamités et des folies, à travers la pluie, les orages et les tempêtes déchaînées, fait briller l'arcen-ciel de l'espérance et surgir à l'horizon le splendide soleil de l'avenir.
Si l'on s'élève à une grande hauteur de pensée, leur conclusion est la même, mais à une grande hauteur seulement Si nous descendons dans les détails, rien de plus différent que ces deux hommes, et, pour nous en tenir au seul point que nous ayons à considérer ici, rien de plus différent que leur style. Autant le style du curé de Meudon est large et abondant, autant celui de Voltaire est serré et concis; l'un aime à entasser les mots, à multiplier les synonymes , l'autre n'a qu'un mot et il frappe ; tous deux procèdent par allusions et ne sont jamais si malins que lorsqu'ils lancent l'épigramme en passant et sans qu'on ait pu le prévoir; mais l'un parle à pleine bouche et l'autre pince les lèvres. Voltaire dissimule souvent son but en commençant, mais il y va sans se détourner; la marche peut être savante, mais elle est sûre et toujours calculée. La Réforme et Descartes ont passé par là. Rabelais a précisément les qualités opposées; il a bien aussi le mot qui frappe d'une manière inattendue , mais sa phrase est ample, développée et porte toujours une robe traînante. C'est pour cela que Voltaire, à première vue, avait proposé de la couper, sans s'apercevoir que ce serait lui ôter toute sa grâce, à la fois majestueuse et piquante.
Voilà pour la forme. Quant au fonds, Voltaire et Rabelais ont cela de commun qu'ils ne s'adressent pas aux mœurs et aux travers ; s'ils les touche nt,
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c'est en passant ; en critiques philosophes qu'ils sont, ils s'en prennent directement à l'idée qui leur déplaît, et ne mettent en relief que les détails qui se rapportent à leur but ; le reste, ils ne le voient pas.
Nous avons déjà indiqué parmi les imitateurs de Rabelais, Dulaurens, qui a essayé de lui prendre ses personnages et son style et qui ne lui a pris que son cynisme ; Diderot qui a repris un de ses personnages et qui l'a merveilleusement développé dans un autre milieu social ; Beaumarchais qui a repris à Rabelais non-seulement un personnage, mais qui a essayé de lui reprendre sa phrase.
Mentionnons en passant un auteur fort étrange, qui n'écrivait pas ses livres, mais qui les composait directement en caractères d'imprimerie, et qui pendant quarante ans a entassé plus de deux cents volumes où l'on trouve pêle-mêle des scènes prises sur nature, mais dans un milieu infime, des projets, des dissertations, des plans de gouvernement, etc., etc. C'est un peintre réaliste des rues sales, des boutiques borgnes, de la population déguenillée, et qui n'a réussi de son temps qu'à se faire surnommer le «Rousseau du ruisseau». Les œuvres de Restif de la B retonne nous rappelleraient plutôt celles de Villon pour les sujets traités et pour la couleur, mais d'un Villon honnête et naïf, peu réservé sur le chapitre des femmes, souvent débraillé et inconvenant, par ingénuité pure, mais d'une probité scrupuleuse sur les autres points, et prêchant une morale austère, qui a le tort de n'être pas la morale en action. On a cherché à le réhabiliter dans ces derniers temps ; on
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publie môme un choix de ses Nouvelles, accompagné d'études sur l'œuvre et sur l'écrivain. On ne parviendra jamais à en faire un grand homme , mais on n'a pas de peine à le montrer supérieur à nombre d'écrivains qui l'ont dominé en son temps. Dans le fouillis mélangé de ses œuvres, on trouve des pages charmantes et bien touchées ; ce qui lui manque, c'est le goût, la mesure, le jugement. Par la nature de ses récits , Restif de la Bretonne prend place parmi les Panurgistes.
Retournons en Angleterre.
Swift et Voltaire ne plaisantent jamais pour le plaisir de rire. Sous leur plaisanterie en apparence la plus inoffensive, il y a une idée, il y a un but. Rabelais n'est pas si serré. Le plus souvent il rit pour nous faire réfléchir, mais souvent aussi il rit pour rire, par accès de gaieté, parce qu'il est de bonne humeur.
Sterne, un autre humoriste anglais, rit aussi par gaîté. il n'a pas d'idée à mettre en avant, pas de système à faire prévaloir ; il n'a pas non plus de préoccupation satirique suivie , — il n'en veut pas aux idées des autres, et c'est par exception seulement qu'il s'en prend à leurs travers. Il imite Rabelais, — et sa préoccupation de l'imiter est visible, mais il ne l'imite ni dans ses idées , ni dans le choix de ses tableaux. Ce n'est ni un Panurgiste comme Béroalde de Verville, ni un Pantagruéliste, comme Swift et Voltaire ; avec lui nous entrons dans un autre monde ; ce qu'il imite de Rabelais, ce sont surtout les bizarreries, les excentricités de style, les futilités même, bien