STERNE
qu'il ne soit pas futile, bien qu'il y ait chez lui un talent sérieux, supérieur même, à certains égards. Swift et Voltaire ont la préoccupation de la pensée, et arrivent à une forme artistique supérieure. Sterne a surtout la préoccupation de la forme et fait bon marché de la pensée.
Sterne n'a écrit que deux romans et ils sont restés inachevés tous les deux. Le premier, Tristram Shandy, commence longtemps avant la naissance du héros. Le second, le Voyage sentimental, commence par une phrase, qui semble être la continuation d'une conversation commencée. Dans le premier de ces ouvrages surtout, mais dans tous deux, le récit est à chaque minute interrompu par des réflexions , des dissertations, des citations. Ces dissertations roulent généralement sur des bagatelles, ces citations sont celles d'auteurs généralement peu connus et peu dignes de l'être — Victor Hugo a imité cette fantaisie de Sterne — si bien que l'histoire n'avance pas, mais l'auteur s'en moque. — Tantôt il fait semblant de s'être trompé et écrit sa page à l'envers, une autre fois, il donne la fin d'une phrase sans qu'on sache le commencement. Les phrases qu'il laisse inachevées sont sans nombre.
Sterne vise constamment à l'originalité, mais cette originalité est cherchée, affectée. Dans une piquante Etude sur lui , étude qui figure dans The english foimorists, Thakeray le traite un peu rudement, mais on ne saurait dire qu'il a tort :
Le comique de Swift et de Rabelais, dont il se prétend le successeur , sortait de leur génie aussi naturellement que le chant sort du gosier d'un oiseau, et jamais leur gaieté ne leur fait perdre leur dignité d'homme. Ils rient leur grand
rire cordial qui secoue leur large poitrine sous l'impulsion de la nature. Mais cet homme ne laisse jamais son lecteur en paix , il ne permet pas à son auditoire de prendre un instant de repos. Etes-vous tranquille ? il s'imagine qu'il doit vous exciter, et le voilà, la tête en bas et les pieds en l'air; ou bien il se faufile derrière vous et glisse dans votre oreille une sale histoire. Cet homme est un grand bouffon, non un grand humoriste. 11 se met à l'ouvrage systématiquement et de sang froid, peint sa figure, met son bonnet de fou et son costume bariolé, étend par terre son tapis et fait la cabriole.
M. Stapfer, à qui nous empruntons cette traduction, ajoute en comparant Sterne et Rabelais :
Il n'a pas l'immense bonhomie de son ancêtre, ni son immense savoir, ni son immense éclat de rire. Dans Rabelais il y a de l'infini ; nous apercevons partout la limite dans Sterne . Cet infini que nous sentons dans Gargantua, dans Pantagruel, nous inspire pour le créateur de ces géants et de ces mondes, au milieu même de ses folies, une espèce de vénération. Tristram Shandy ne vous inspire pas cette peur sacrée ; la seule impression que nous laissent les sottises de l'écrivain, c'est un agacement nerveux indicible et une envie démesurée de lui donner des coups do bâton. Il y a du dieu dans Rabelais - du diable aussi. Dans Sterne, il y a du singe.
Un des caractères des écrits de Sterne, c'est sa tendance libertine. Rabelais a de gros mots et pourtant il ne nous inspire aucune idée licencieuse. Sterne est très chaste en paroles , mais il ne l'est presque jamais par la pensée ; en nous disant une chose, il a toujours l'art de nous en faire entendre une autre. Ses livres sont l'idéal du récit à double entente.
Il a, du reste, pris beaucoup des formes de Rabelais: la dissertation à propos de rien, la précision dans l'absurde ou l'insignifiant. Il peint les toutes petites choses avec une minutie qui nous fatigue et une précision qui nous assomme.
Il y a chez lui de quoi impatienter le lecteur