L'HISTOIRE DU KOI DE BOHÊME
le moins nerveux ; cependant si l'on persiste, on est dédommagé. Il voit le monde en petit, il étudie les sentiments humains avec un microscope , il a des commentaires infinis sur une pensée fugitive, mais il voit juste. Sa plaisanterie est très cherchée, très étudiée, mais elle atteint son but; sa sensibilité est un peu pleureuse, mais elle nous touche, à la condition cependant que nous ne serons pas trop impatientés des préparatifs. Il a des histoires de mendiants, des histoires d'ânes , de pauvres jeunes filles , qui sont vraiment touchantes. Il a des caractères bien tracés; celui de l'oncle Tobie, avec sa manie de suivre les opérations de la guerre en établissant des fortifications en petit sur son propre terrain , celui du caporal Trim, l'histoire touchante de Lefèvre, nous ramènent à ses livres, si nous avons eu le bon esprit de suspendre la lecture au moment où l'agacement allait commencer. Il y a, dans le Voyage sentimental surtout, quelques pages délicieuses.
Dans un chapitre de Tristram Shandy, il est question de Y Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, que l'auteur nous montre en perspective, mais qu'il ne nous raconte pas. Charles Nodier a entrepris de nous la raconter ou plutôt de ne pas nous la raconter. Il a publié, en 1830, avec illustrations, une prétendue Histoire du roi de Bohême et de sessept châteaux, où l'on ne voit apparaître ni le susdit roi, ni aucun de ses châteaux, mais où nous retrouvons les plaisanteries à la Sterne, les phrases interrompues , les chapitres de quelques lignes imprimés à l'envers , les énuraérations et les listes à la n 32
Rabelais, les citations d'auteurs inconnus, et les prodiges de style, car Nodier qui montre peu d'inventions dans ses romans, a fait des merveilles en ce genre. Mérimée nous apprend qu'il avait copié tout Rabelais pour se faire la main. Son livre ne paraît pas avoir eu beaucoup de succès. Les critiques d'alors le mentionnent à peine. Il y a pourtant deux charmantes histoires dans un ton tout à fait étranger à Rabelais, mais où Sterne se reconnaîtrait, aux moments où il s'attendrit. L'une est celle d'un pauvre aveugle, élevé avec une jeune fille aveugle qui lui avait juré de l'aimer toujours. La jeune fille était riche, elle recouvra la vue et oublia son compagnon d'infortune. Cette histoire est racontée en style perlé; l'autre qui est destinée à lui servir de contraste, est en style rustique. Charles Nodier avait rêvé toute sa vie d'écrire un récit aussi simple, aussi naturel que celui du Petit Poucet ; il s'agissait d'arriver par 1 etude à cet excès de naïveté. Plusieurs tentatives faites par lui avaient échoué, entre autres son conte de Trésor des fèves et Fleur des pois, qui a des parties charmantes, mais qui pèche dans l'ensemble. Nodier réalisa son idéal dans Y Histoire du chien à Brisqiiet, <qui n'allit qu'une fois au bois et que le loup mangit>. Le fonds du récit est peu de chose, mais la forme est un chef-d'œuvre dans son genre. George Sand en faisait le plus grand cas , et disait que lorsqu'elle voulait se donner complètement le ton champêtre, elle relisait cette histoire.
Dans le genre plaisant, il faut signaler aussi l'histoire de Mistigri et du roi de Tombouctou , qui est d'une spirituelle fantaisie.
Nodier , dans ce livre a fait des imitations , des