‹ Rabelais et son uvreChapitre 166 sur 187 · L'HISTOIRE DU KOI DE BOHÊME · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE DU KOI DE BOHÊME

pastiches de divers styles. Une quarantaine de pages sont en style rabelaisien. Voici, comme échantillon, la description qu'il fait des habitants de Tombouctou. Il est bien entendu que Tombouctou n'est pas la ville africaine. Mettons-la en Dipsodie, si vous voulez.

Turabuctiens sont gens a priser entre tous humains , frisques , guallants , coquartz , bien advenans en leur maintien, bien advantagez en nez, idoines à tous jeux plaisants, bons rencontres et honnestes devis , agutz affineurs et desnicheurs de cailles chapperonnées et voulentiers aimans mieulx cent messes dictes qu'un voyrre de vin bu, au demouraut féaulx subjects, beaux payeurs d'impôts , et furent aussi bons christians que le fustes oncques ; mais les beatz petits pères encuculionnés [encapuchonnés] de l'ultime concile , vous les fulminarent et vous les excommuniarent comme serpes [serpents] pource qu'ilz s'estoyent mescomptez en barbottant leurs oraisons et menus suffraiges, au nombre des poils delà cabre [chèvre] de monseigneur saint Pacosme. Que Dieu en soit loué partout! Matière de bréviaire1.

C'est un pastiche, un centon de phrases et de mots pris ça et là ; il y manque l'inspiration, mais le pastiche est fort bien réussi.

Les idées ingénieuses abondent dans ce livre, fatiguant à lire cependaut ; tel est le passage où l'auteur prétend que l'on a attribué à tel ou tel individu, tel ou tel acte, tel ou tel ouvrage, à raison du nom qu'il portait. Ainsi Philippe a dû nécessairement aimer les chevaux , Nicias a dû être victorieux, Démosthèae a été la force d'un peuple Aristide le modèle des bons. Tibulle, dont le nom signifie petite flûte, a dû faire des vers tendres, Martial a dû faire des épigrammes qui frappent comme un marteau, Tacite a dû être concis et

1 Histoire du roi de Bohême, p. 225 de la lre édition, n 32"

500 IMITATEURS DE BABELAIS.

Florus, fleuri dans son Histoire romaine. C'est une critique du symbolisme à outrance appliqué par certains écrivains à l'histoire primitive, à la mythologie, qui a fait de l'histoire de Napoléon Ier une légende solaire et r\vâ explique le conte du Petit Poucet par l'astrouomie.

Nodier n'a guère cherché à prendre à Rabelais que sa forme, Balzac a voulu davantage- Il a tenté de l'imiter en se servant de sa langue pour dire certaines choses, pour tracer certaines peintures que la langue ordinaire était impuissante à retracer. Voici ce que dit à ce sujet M. Taine :

La libéré fort grande du style contemporain et parisien ne lui suffisait pas. Il prit celui de Rabelais et de Brantôme pour peindre avec la minutie du seizième siècle les crudités du seizième siècle, et il composa les Contes drolatiques, contes admirables, mais plus que lestes, où toutes les convoitises physiques, déchaînées et satisfaites, se démènent comme une bacchanale dePriapes enluminés. George Sand, ayant lu l'ouvrage, le trouva indécent. Il appela George Sand prude, de très bonne foi . . La force de Balzac approchait quelquefois de la grossièreté '.

Ces contes sont en effet plus dignes de Béroalde de Verville que de Rabelais. Balzac n'en a inventé qu'un petit nombre, il les a recueillis pour la plupart, soit de vive voix dans la tradition, soit chez des conteurs de bas étage auxquels il a repris son bien. La forme seule lui appartient. Le style, il faut en convenir, est d'une souplesse étonnante, et d'une couleur que Taine compare au coloris rutilant de Jordaens. Mais c'est un style de fantaisie , un

1 Nouveaux Essais de critique et d'histoire, 1865, in 12, p. 7L

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