‹ Rabelais et son uvreChapitre 167 sur 187 · LES CONTES DROLATIQUES · texte numérisé non relu

LES CONTES DROLATIQUES

style inspiré de Rabelais si l'on veut, ce n'est pas là Rabelais, ce n'est pas même la langue du XVI' siècle. Si après avoir lu un livre de la Renaissance, on passe brusquement aux Contes drolatiques , on est tout dépaysé : Balzac a l'air de parler un patois. George Sand, dans ses romans champêtres, nous a donné pour du langage berrichon, des tournures et des locutions qu'Amyot aurait le droit de revendiquer. Balzac semble avoir suivi le procédé inverse, et sa prétendue langue du XVIe siècle pourrait bien être un patois des bords de la Loire.

Dans l'un de ces contes , le Prosne du curé de Meudon \ Balzac nous montre Rabelais appelé dans sa vieillesse à la cour de Henri II, et, sous prétexte de sermon, racontant un apologue assez audacieux à l'adresse du roi et surtout de sa maîtresse, la belle et vieille Diane de Toitiers. Seulement le curé de Meudon a singulièrement perdu de la prestesse, de la légèreté de son style. Rabelais a l'art de frapper fort, mais d'une manière légère ; il étourdit et renverse son adversaire sans rien perdre de sa sérénité joyeuse, Balzac est lourd et comme engoncé dans l'idée et dans la forme ; sa plaisanterie se meut difficilement et sa phrase s'embarrasse. Il y a cependant dans l'imitateur quelques passages qui ne sont pas indignes du maître.

Le sujet du conte peut être résumé en deux mots. Un musaraigne — nous ne savons pas pourquoi Balzac fait du masculin ce mot que les Dictionnaires et l'usage font constamment féminin, — un musaraigne a été préposé à la garde des greniers d'approvisionnement, à la condition, bien entendu, de puiser pour

1 Second Dizain.

ses besoins à même du trésor qui lui est confié ; mais une jolie petite souris, accorte et vive, s'empare si bien de l'esprit du gardien qu'il l'autorise à s'établir autour de lui avec toute sa couvée , sa famille et sa suite, et à piller effrontément le trésor péniblement amassé par Gargantua. Les choses vont si loin que le géant intervient et fait place nette.

Ce conte , avouons-le , n'est digne de Rabelais ni pour le fond, ni pour la forme- Nous ne faisons d'exception que pour le portrait de la souris séductrice, qui est joliment tourné.

La souris promist de deslivrer les grayniers, car, par caz fortuict, ce estoyt la royne des souris, souris douillette, blondelette, grassouillette, la plus mignonne dame qui oncques eust trottiné ioyeulsement ez solives, allaigrement couru ez frizes, et getté les plus gentilz cris en trouvant noix, miettes et chaplys de pain en ses pourmenades ; vraye fée , jolye follette, à resguard clair comme dyamant blanc, teste menue, poil lisse, corps lascif, pattes roses, queue de veloux, une souris bien née, de beau languaige, aymant par natture a vivre coucbiée , à ne rien fayre , une souris ioueuze, pluz ruzée que n'est ung vieulz docteur de Sorbonne cognoissant à fuad les décretalles, vifve, blanche de ventre, rayée au dos, petits tettins poinctans comme ung soupçon, dents de perle, natture frescbe, morceau de roy . .

Balzac a généreusement prêté à Rabelais sa connaissance des allures de la femme coquette. Le curé de Meudon n'était pas si bien renseigné que cela sur ce chapitre : son livre en fait foi ; mais il était plus fort sur les autres points.

Les Contes drolatiques sont imprimés avec une orthographe fantastique , qui a la prétention de reproduire celle du XVIe siècle, mais la prétention seulement- Il en est de même de la langue, que Balzac n'avait étudiée qu'imparfaitement et qu'il écrivait par

Page 1