III. PANTAGRUEL. — LE JUGE BRIDOYE
«Il eut un fils, Tenot Dendin, beau garçon, galant homme, Dieu me soit en aide. Il voulut aussi se mêler de concilier les plaidants; vous savez que
Ssepe solet similis filius esse patri,
Et sequitur leviter rilia matris iter.
[Souvent le fils est semblable à son père, La tille suit les traces de sa mère.)
«Il s'était même donné le nom d'arbitre des procès. Il était actif et vigilant, et aussitôt qu'il entendait qu'il y avait un procès par le pays, il s'employait à concilier les parties- Il est écrit : Qui non laborat, non manige ducat. [Le proverbe est : Qui non laborat, non manducat, celui qui ne travaille pas ne mange point, Rabelais en fait : ne manie pas les ducats.] — Mais il ne put y réussir, et n'arrangea aucun différend, si petit qu'il fût. Au lieu de concilier, il irritait et aigrissait. Vous savez, messieurs, que
Sermo datur cunctis, animi sapientia paucis. [La parole est à tous, la sagesse est à peu.l
Et les taverniers de Semerve disaient que, sous lui, en un an, ils ne vendaient pas autant de vin de conciliation que sous son père en une demi-heure. Il s'en plaignit à son père, et lui dit que les hommes s'étaient pervertis et qu'ils étaient plus conciliants autrefois. — « Ce n'est pas là que gît le lièvre, lui dit son père. Si tu ne concilies pas les procès, c'est que tu les prends dès le commencement, lorsqu'ils sont encore verts et crus. Si je les concilie, sais-tu pourquoi ? C'est que je les prends sur leur fin, bien mûrs et bien digérés.
Dulcior est fructus post multa pericula ductus. [Le fruit semble plus doux, conquis dans les dangers.]