‹ Rabelais et son uvreChapitre 40 sur 187 · COMMENT MÛRISSENT LES PROCÈS · texte numérisé non relu

COMMENT MÛRISSENT LES PROCÈS

Qu'il savoit élever, nourrir de procédures, Il les empâtoit bien ; et de ces nourritures Il en tiroit de bons et gros procès du Mans.

(La Réconciliation normande, acte IV. se, 3.)

On trouve dans la même pièce un tableau curieux de l'art de spéculer en procès :

Quand j'ai le moindre échantillon Tenant le bout du til du moindre procillou, Un quartier de terrain dans toute uue province, Je m'accrois, je m'étends, j'anticipe, j'évince, J'envahis, et le tout avec formalité ; Procédure est chez nous la règle d'équité ; Sur le terrain de sots j'arrondis l'héritage Par droit de bienséance, et droit de voisinage. En gagnant par justice, on a rarement tort ; Mais supposé qu'on l'eût, tout est sujet au sort, Il est juste qu'on gagne une mauvaise cause, Puisqu'à perdre la bonne en plaidant on s'expose ; Car enfin après tout, qui sait, en certain cas, Si la terre d'autrui ne m'appartiendra pas, Par quelque nullité, vice de procédure ? Peut-être à mon profit, dans une affaire obscure, Un juge bien payé verra plus clair que moi.

(Acte III, se. S.)

Ce dernier vers surtout est une excellente épigramme. Elles abondent chez Dufresny. Il a le malheur d'être, comme dit Horace,

Infelix summa operis.

[Malheureux dans l'ensemble de son œuvre.]

Revenons à Bridoye. Trinquamelle lui demande comment il procède en matière criminelle, dans le cas où le coupable est surpris en flagrant délit. — «Comme vous autres, messieurs, dit Bridoye. je commande au plaignant de dormir bien fort pour l'entrée du procès, puis, en venant vers moi, de m'apporter une bonne et juridique attestation qu'il a dormi.

54 III. PANTAGRUEL. — LL' JUGE BiilDOYE.

Cet acte en amène un autre, et quand je trouve les pièces du procès suffisantes, j'ai de nouveau recours à mes dés.>

Bridoye raconte à ce sujet l'histoire d'un Gascon et d'un Frison qui, ayant perdu tout leur argent au jeu , étaient convenus de se battre ; mais ils étaient fatigués, ils résolurent de dormir en attendant. Quand ils se réveillèrent, l'envie de se battre leur avait passé, ils allèrent boire ensemble au cabaret et mirent leur épée en gage pour payer la dépense...

Bridoye retiré, la cour prie Pantagruel de décider lui-môme l'affaire. — «Mon rôle n'est pas de juger, dit-il en substance, et vous me trouverez peut-être bien indulgent. Mais je crois qu'on ne doit pas être trop sévère envers Bridoye. D'abord, il est vieux, puis il est simple et naïf, et enfin il n'a pas jugé plus mal que les autres en somme, puisque, à une seule exception près, tous ses jugements ont été acceptés par les parties ou confirmés en appel. Si vous croyez qu'il peut être laissé à sa place, donnez-lui un jeune conseiller qui se chargera d'instruire les procès en son lieu, — si vous croyez devoir le déposséder, remettez-le-moi, je lui trouverai quelque emploi en rapport avec son honnêteté et sa naïveté »

L'histoire de Bridoye est une spirituelle et sanglante satire contre la justice civile, puisque cet homme qui n'a jamais pesé les raisons des parties, ne juge pas plus mal que les autres, et, d'après les sentences rendues, ne s'imagine pas que personne puisse faire autrement que lui.

PANTAGUna EXCUSE BRIDOYB. 55

Beaumarchais a pris à Rabelais son Bridoye, mais il a outré sa bêtise. Bridoye n'est que naïf. Brid'oison est stupide. Il est vrai que Beaumarchais voulait personnifier en lui la magistrature vénale. De son temps , on achetait une charge de juge, comme on achetait encore dernièrement un emploi d'officier dans l'armée anglaise, et Beaumarchais voulait provoquer la réforme de cet abus. L'auteur comique a ajouté à la bêtise du personnage un agrément de plus, mais qui s'accorde bien avec son rôle : il bégaye.

Le personnage de Bridoye nous offre un nouvel exemple des absurdités où peut conduire le désir de trouver partout des applications historiques. Les commentateurs de l'édition variorum voient dans quelques rapprochements de lieux, — Fontenay et Fonsbêton , par exemple , — et dans l'indulgence de Rabelais pour Bridoye, la preuve que l'étrange juge dont on vient de nous raconter l'histoire, n'est autre que Tiraqueau, cet ami dévoué de Rabelais, qui le tira autrefois des griffes des moines, et pour lequel il professe en plusieurs endroits l'amitié la plus tendre et la plus sincère. Une telle supposition n'a pas besoin de réfutation. Rabelais n'a-t-il pas l'habitude de choisir de préférence, pour placer ses scènes comiques, les localités qu'il connaît et qui lui ont laissé d'agréables souvenirs? Quant à l'indulgence de Pantagruel pour Bridoye , c'est une épigramme de plus contre la magistrature , puisque les gens de loi qui prétendent lire et peser les pièces des procès, ne jugent pas autrement que lui, qui ne lit rien et ne s'en cache pas.

56 III. PANTAGKUEL. — LE JUGE BKIDOYE.

En revenant, Epistémon raconte à Pantagruel un cas rapporté par Valère Maxime, où le juge avait dû en effet être très embarrassé, et où l'on aurait pu jeter aussi les dés pour connaître le coupable. C'est au retour de ce voyage que l'on consulte Triboulet et que l'on se décide à partir.

Pantagruel , avant de s'éloigner pour si longtemps, va trouver son père pour lui demander son autorisation. Gargantua n'est plus le géant des premiers chapitres, c'est l'élève de Ponocrates, c'est l'auteur de la «concion aux vaincus», le roi sage, tout entier au bonheur de ses sujets. Pantagruel le trouve s'occupant des affaires de l'état et tenant en main un paquet de requêtes auxquelles il a été répondu et des papiers concernant des affaires déjà réglées. Il lui fait part de son désir d'entreprendre un grand voyage. Gargantua lui donne sa pleine approbation à cause des connaissances qu'il ne peut manquer d'acquérir dans cette aventureuse entreprise ; il met à sa disposition tout l'argent dont il aura besoin, et comme il a été question du mariage de Panurge, Gargantua demande à son fils s'il ne jugera pas à propos de se marier lui-môme.

Pantagruel répond qu'il n'y a pas encore songé, et que, d'ailleurs, il ne se fût jamais décidé à un acte si grave et si important sans l'autorisation ou plutôt sans l'invitation de son père. Gargantua le félicite de ces bons sentiments, et il s'emporte fort contre les mariages contractés légèrement et sans consulter les familles. On sait qu'en Italie, il y a peu d'années encore, il suffisait à un jeune couple de se pré-

LES MAltlAGES SUBREPTICES. 57

senter devant le prêtre, et, si les deux jeunes gens avaient le temps de dire : Questa è la mia moglie ; qucsto è il mio marito, avant que le prêtre les interrompit, le mariage était valable- C'est par une scène de ce genre que s'ouvre le célèbre roman de Manzoni : les Fiancés. Il fut un temps où les choses se passaient en France à peu près de la même façon. Mais cette facilité à contracter mariage fut restreinte dès le XVIe siècle, au moment où le concile de Trente s'occupait de la question ; le gouvernement français fit en 1556 un édit , et en 1560 une ordonnance pour déclarer ces mariages nuls et sans valeur.

La pensée qui avait fait établir cette coutume est la même qui avait fait créer le droit d'asile dans les édifices religieux. Dans la société féodale, la femme, malgré les honneurs plus apparents que réels que lui accordait la chevalerie, était souvent considérée comme une sorte de marchandise. Le mariage était le plus souvent un arrangement de famille, dans lequel le sentiment de la mariée n'entrait pour rien. Les poèmes chevaleresques nous fournissent de nombreux exemples de ce genre. Le but de l'église en autorisant ces unions conclues à la hâte et subrepticement, était d'assurer une protection à la jeune fille contre les abus de l'autorité paternelle, de même que le droit d'asile accordé à l'individu coupable d'un acte de violence, était une protection contre les abus de ces condamnations sommaires dans lesquelles il était fait trop bon marché des droits de la défense. Mais lorsque la société se régla, lorsque les mœurs s'adoucirent , et qu'au règne de la force succéda peu à peu le règne de la légalité et de la persua-

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