III. PANTAGRUEL. — LE JUGE BRIDOTE
sion, le droit d'asile et le droit de mariage ex abrupto, devinrent à leur tour des sources d'embarras et de difficultés. Ces deux droits étaient des correctifs apportés aux abus de la force. Du moment où la force n'avait plus le pouvoir d'abuser, les correctifs n'avaient plus de raison d'être et tendaient à devenir abusifs à leur tour.
C'est l'avis de Gargantua, qui condamne vivement les unions contractées sans l'assentiment de la famille. — On voit à chaque instant, suivant lui, des mauvais sujets , des scélérats , des brigands, s'insinuer par de belles paroles auprès des jeunes filles crédules et riches, et les entraîner à faire des mariages dont elles ne tardent pas elles-mêmes à se repentir. Il accuse les moines et les prêtres — qu'il appelle des mystes ou initiés, et des taupetiers, parce qu'ils vivent loin du jour, loin de la lumière comme des taupes, — de prêter, trop facilement et par des motifs d'intérêt, leur miuistère à ces unions.
La chaleur que Gargantua met dans cette allocution, qui ne se relie qu'assez imparfaitement au récit, fait supposer qu'il s'agissait pour Rabelais de protester contre quelque mariage de ce genre qui venait de s'accomplir sous ses yeux. Les commentateurs ont échoué dans leurs efforts pour trouver l'explication de cette sortie de l'honnête géant.
Pantagruel promet de se conformer en tout aux avis de son père, et celui-ci, en revanche, lui promet que, lorsqu'il reviendra de son expédition, il trouvera une fiancée à son gré, et un repas de noces dont il sera parlé longtemps.
DESCRIPTION DU PANTAGKCÉLION. . 59
Rabelais nous apprend ensuite que Pantagruel en partant fit grande provision de pantagruéiion, tant vert que préparé.
Qu'est-ce que le pantagruéiion? —Rabelais se délecte à nous en faire une description animée et charmante.
L'herbe pantagruéiion a racine petite , (lurette , rondelette finante [finissant] en pointe obtuse, blanche, à peu de filaments et ne profonde [s'enfonce] en terre plus d'une coubdée... De la racine procède un tige unique, ligneux, crénelé quelque peu en forme de colonnes striées ; plein de fibres, esquelles consiste toute la dignité [valeur] de l'herbe... La hauteur est communément de cinq ou six pieds... Les feuilles a longues trois fois plus que larges, verdes toujours, asprettes comme l'orcanette. durettes, incisées autour comme une faulcille, finissantes en pointe de lance macédonique et comme une lancette dont usent les chirurgiens. Et sont par rangs en égale distance esparses autour du tige en rotondité , par nombre en chascun ordre [rangée] ou de cinq ou de sept. Tant l'a chérie nature, qu'elle l'a douée en ses feuilles de ces deux nombres impairs, tant divins et mystérieux. L'odeur d'icelles est fort et peu plaisant aux nez délicats.
Pour peu que vous ayez regardé cette plante dans la nature, vous l'avez déjà reconnue à cette description aussi précise que pittoresque , entremêlée de comparaisons. Glanons encore quelques traits:
La semence provient vers le chef du tige, et peu au-dessous. Elle est . . . spherique, oblongue, noire, claire et comme tannée, durette, couverte de robe fragile, délicieuse à tous oiseaux canores [chanteurs] comme linottes, chardriers [chardonerets], alouettes, serins, tarins, et autres.
Impossible de méconnaître le chénevis dans ces graines, et le chanvre dans la plante. Rabelais ajoute :