‹ Rabelais et son uvreChapitre 51 sur 187 · DÉPART DE LA FLOTTILLE · texte numérisé non relu

DÉPART DE LA FLOTTILLE

fort imparfaites à cette époque. Il n'y avait guère plus de vingt ans que Magellan, ou plutôt Magalhaens, avait fait son premier voyage autour du momie. Ou croyait le passage facile par mer un peu au nord des terres que Colomb avait découvertes, et qui portent aujourd'hui le nom de Colombie. Mais Rabelais se trompait singulièrement en disant qu'on aurait pu faire en quatre mois, par cette route, un voyage qui n'aurait pas demandé moins de trois années en suivant l'itinéraire des Portugais.

Au reste peu lui importait et à nous aussi. Ce n'est pas une exploration géographique que nous entreprenons; nous nous rendons à travers mille obstacles au pays de la vérité, nous allons chercher le mot de la destinée humaine. Les îles que nous rencontrerons, ce sont les habitudes de l'esprit, les institutions sociales, et une géographie exacte ne servirait qu'à nous embarrasser.

N'oublions pas non plus que nous avons affaire, non à un philosophe, qui va droit au but, mais à un fantaisiste, qui s'en donne à cœur joie. La navigation de Pantagruel ne doit pas être assimilée aux Voyages du capitaine Gulliver, tels que Swift nous les a racontés. Là tous les personnages sont au point optique. Il y a l'île des nains, où tout le monde est nain, l'île des géants, où tous les habitants sont des géants ; ici ce sont des savants et des mathématiciens distraits qui se promènent dans une île volante, là les chevaux font le rôle des hommes et les hommes sont de vilains et dégoûtants animaux. Dans tout le récit circule un système constant d'allusions. Nous savons que d'un bout à l'autre du livre, de même que dans la fable ésopique, l'auteur nous met sous

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les yeux constamment deux choses à la fois. Sous ce qu'il dit, il faut toujours entendre ce qu'il ne dit pas- Il n'en est pas de même chez Rabelais. Il suit son chemin, mais à la façon du Petit Chaperon Rouge, de Perrault, s'arrêtant à cueillir des fleurs, s'attardant après les papillons, et engageant la conversation avec le loup. — « C'est, dit à ce propos Ste-Beuve, que Swift était philosophe et pamphlétaire , tandis que Rabelais, avant tout, est artiste, poète, et qu'il songe d'abord à s'amuser.»

Embarquons nous avec lui — car il est du nombre des voyageurs ; plus d'une fois il emploie le pronom «nous» pour qu'on ne s'y trompe pas, et, sans rien perdre du spectacle qu'il va dérouler sous nos yeux, suivons le fil philosophique de la pensée qui dirige et gouverne l'ensemble.

ni.

Les trois premiers jours de la navigation se passent sans aventure ; le quatrième, on arrive à l'île de Médamothi, mot qui en grec signifie «nulle part», mais en hébreu, les ressemblances. C'est, en effet, l'île des apparences et de l'ostentation ; le roi s'appelle Philophanes, qui aime à briller, et son frère Philotaemon, qui aime à être vu. Les voyageurs y descendirent. C'était le troisième jour d'une grande foire où se rendaient les plus riches marchands de l'Afrique et de l'Asie. Frère Jean, Panurge et Epistémon achetèrent des tableaux : Jean, un plaideur, qui a perdu son procès, et qui en appelle, et un valet à la recherche d'un maître ; — Panurge acquit une peinture galante ; Epistémon se laissa séduire par les idées de Platon et les atomes d'Epicure,

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peints au vif. On conviendra que ce n'était pas là le moins merveilleux des tableaux. Pantagruel fit l'acquisition d'une belle tapisserie, de 78 pièces, représentant toute l'histoire d'Achille, plus «une taraude >. C'est l'animal que Pline nomme caméléon. Celui que nous appelons ainsi aujourd'hui est un mince lézard dont la peau change de couleur suivant les dispositions de l'animal ou l'objet sur lequel on le pose ; celui que Pantagruel acheta était un ruminant, grand comme un jeune taureau, avec des cornes de cerf et des pieds analogues ; il était velu comme un ours, et ce n'était pas sa peau transparente qui changeait de couleur; dans certains cas, son poil variait suivant la couleur des vêtements de ceux dont il s'approchait: gris auprès de Panurge, écarlate auprès de Pantagruel , blanc auprès du pilote; abandonné à lui-même, il avait la couleur d'un àne de Meung.

Tout, dans cette île, est disposé pour les yeux : des tableaux , des tapisseries , des auiinaux à couleur changeante qui prennent la nuance de ceux qui les entourent — comme ces gens qui sont toujours de l'opinion dominante et qui, abandonnés à eux-mêmes, ne sont que des ânes. Rien de sérieux. Tout est donné à l'apparence.

Les amis de l'apparence, ceux qui veulent être et faire comme tout le monde, qui attendent le signe d'un chef pour avoir un avis, sont les premiers ennemis de la vérité. On ne la leur fera jamais accepter, parce qu'ils ferment les yeux pour ne pas la voir, non par antipathie, mais par faiblesse. Passons, se dit Pantagruel.

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Mais en ce moment une nef arrive, c'est le vieux Gargantua qui fait courir après son fils, non pour le rappeler, mais pour avoir de ses nouvelles. Pantagruel avait déjà inventé la poste aux pigeons; il n'avait pas imaginé, il est vrai, d'attacher un billet sous l'aile de l'oiseau voyageur ; mais il était convenu avec son père de certains signes. Une bandelette noire aux pattes devait annoncer malheur ; une bandelette blanche signifierait: Tout va bien. C'étaient les couleurs traditionnelles. Une voile blanche devait annoncer à Egée le succès de son fils contre le minotaure; une voile blanche devait annoncer au pauvre Tristan malade l'arrivée de son Iseult. Il y eut erreur dans les deux cas, mais il n'y en eut pas dans le cas de Pantagruel : le pigeon messager de bonnes nouvelles parvint heureusement à sa destination, annonçant à Gargantua qu'il aurait bientôt des lettres de son fils.

Les lettres échangées en cette circonstance ont été citées par Fr. Guizot dans son travail sur Rabelais ; elles ne nous apprennent rien de nouveau, mais elles nous montrent une fois de plus la bonté paternelle du vieux roi, la soumission respectueuse et tendre de son fils, et l'art que chacun d'eux possède de développer sa pensée d'une façon ingénieuse. Balzac plus tard — l'ancien Balzac — se fera une réputation à moindres frais. La rhétorique savante du XVIIe siècle n'a rien de mieux ni peut-être d'égal à ces lettres pour la fermeté et l'élégance du style. Fantagruel envoie à son père les acquisitions qu'il a faites, tapisseries et animaux, avec force té-

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moignages d'amitié pour lui et pour sou messager ; puis l'on se remet en mer.

Le cinquième jour on découvre à gauche un navire : grande joie de part et d'autre. On se salue, on s'aborde, ou se demande des nouvelles. Les voyageurs étaient tous de Saintonge et venaient du pays de Lanternois. Ils apprirent à Pantagruel et aux siens que, sur la fin de juillet subséquent, il y aurait dans ce pays un chapitre général des Lanternes, et que l'on y faisait de grands apprêts comme si Ton y dût profondément lanterner, autrement dit, perdre beaucoup de temps par irrésolution. Ce chapitre des Lanternes, ou des lumières, est-il le concile de Trente, qui eut en effet à cette époque deux sessions, deux sessions interminables ? S'agit-il d'une assemblée des «lumières» protestantes à la Rochelle, comme le prétendent d'autres commentateurs, s'appuyant de ce que les voyageurs rencontrés étaient Saintongeois? La première conjecture est beaucoup plus probable que la seconde.

C'est ici que se place un des épisodes les plus populaires du roman de Rabelais, l'histoire des moutons noyés par Panurge.

Rabelais a pris toute cette histoire à un écrivain italien, son contemporain, qu'il a nommé du reste à deux reprises, et il n'est pas sans intérêt, comme nous l'avons fait en d'autres circonstances, de rapprocher les deux récits.

Cet écrivain était moine comme Rabelais — et

comme lui, moine émancipé. Il s'appelait Teofilo Folengo et vécut de 1491 à 1544. On a de lui quatre ouvrages: les fllacaronées, YOrlandino ou le Petit Roland, Y Humanité du Christ et le Chao dél tri per uno.

VOrlandino est un poème burlesque assez amusant, où l'on raconte la naissance et les premières années de celui qui fut plus tard le célèbre Roland — avec accompagnement de sorties violentes contre les indulgences, contre les moines, les confesseurs, et de détails passablement scabreux. On lit, au dernier chant, une historiette qui a été répétée depuis, mais que Folengo n'a évidemment pas inventée. Un prieur gourmand et ivrogne se querelle avec le petit Roland, qui a cherché à lui voler un esturgeon. On les mène devant le gouverneur. Celui-ci commence par reprocher au moine sa gloutonnerie et sa paresse. Le moine veut faire le savant. Le gouverneur, pour se moquer de lui, lui pose trois questions , qu'il devra résoudre le lendemain. S'il ne réussit pas, il sera privé de son abbaye. Le prieur rentre chez lui fort embarrassé, il s'enferme dans sa bibliothèque, composée de bouteilles de vin, de pâtés, de jambons, et se jette à genoux devant St Bacchus, patron du lieu, pour le prier de l'inspirer dans sa détresse. Son cuisinier vient lui demander s'il veut souper. Le prieur lui raconte son embarras. Le cuisinier lui offre de répondre à sa place. Le prieur y consent. Le cuisinier, duement déguisé, se rend devant le gouverneur, et résout les deux premières questions à la satisfaction de celui qui l'interroge. — Vous ne résoudrez pas la troisième, lui dit-il. Savez-vous ce que je pense? — Monseigneur, vous pensez par-

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1er au prieur, tandis que vous parlez à son cuisinier.» Et il lui raconte toute l'histoire. Le gouverneur rit beaucoup, et donne l'abbaye au cuisinier; le prieur gourmand prendra sa place à la cuisine. Ce conte se retrouve dans les Histoires ou Nouvelles en vers d'Imbert (1747-1790) \ à cela près que les trois personnages sont un roi, un évêque et son meunier. L'évêque a une grande renommée de science. Le roi, qui ne Ta jamais vu, le mande à sa cour, en lui envoyant trois ^questions à résoudre. C'est un meunier qui se rend près du roi au lieu de l'évêque, et il répond si bien aux questions que le roi lui offre une faveur à son choix. Le meunier demande au roi de garder le silence sur son intervention et de laisser à l'évêque l'honneur de ses réponses.

L'évêque ainsi sauva sa gloire, En employant l'esprit de son meunier

C'est là probablement la forme primitive du récit. Folengo n'y fait intervenir un abbé et un cuisinier que par suite de son antipathie contre les moines et de sa tendresse à l'endroit des bons repas, tendresse qui s'étend à ceux qui les préparent. Nous avons constaté ces deux préoccupations chez Rabelais, mais chez Folengo, ces préoccupations sont des passions dominantes.

La vie de Folengo fut aussi romanesque que ses écrits. Etant moine, il parvint à se faire aimer d'une dame du monde; il s'échappa du couvent et vécut avec elle pendant plusieurs années d'une façon assez misérable, à ce qu'il parait; il allait de maison en maison, à la manière des anciens trouvères,

• Œuvcs poétiques de M. Imbert, 2 v. in 18, 1777, Tomel. ii 7

réciter ses poésies pour prix de l'hospitalité qu'on accordait à lui et à sa compagne. De là le surnom de Pitocco, ou mendiant, qu'il se donne sur le titre d'un de ses poèmes. Quand il fut las de cette vie vagabonde, il obtint de rentrer dans son couvent. C'est alors qu'il composa ses deux derniers ouvrages comme œuvres de pénitence, et qui sont aussi, si l'on en croit Ginguené \ une pénitence pour les lecteurs qui se hasardent à les lire. Il en est tout autrement de son Opus macaronicum, écrit dans un langage mi-latin, mi-italien, analogue à celui que Molière fait parler à ses personnages dans la Cérémonie du Malade imaginaire. Folengo composa ce livre à bâtons rompus pendant les années de sa vie errante, et l'on y trouve de fréquentes allusions à sa situation personnelle.

La Macaronêe est en vers hexamètres. Nous en citons quelques-uns, afin de donner une idée de la langue que Folengo s'est créée entre l'italien et le latin. Ils sont tirés de l'invocation aux Muses qui commence le livre.

Phantasia mihi qua?dam fantastica venit Historiam Baldi grossis cantare camamis. . . At prius altorium vestrum chiamare bisognat, 0 macaroneam, Musœ, quœ funditis artem. .. Jam nec Melpomene, Clio, nec magna Thalia, Nec Phœbus grattando lyram, mihi carmina dictent... Verum cara mihi favoat solummodo Berta Gosaque, Togna simul, Mafelina, Pedrola, Comina, Veridicœ Musse sunt hrec, doctreque sorella1, Quarum non multis habitatio nota poetis Clauditur in quodam terra? cantone rcmoto. 1 Histoire littéraire cVltalie, T. V.

LA MAC.UtONKE. 99

[La fantaisie fantastique m'ost venue de chanter en vers privés d'art l'histoire de Bulde... Mais il faut d'abord vous appeler à l'aide, Muses qui présidez à l'art macaronique... Que ni Mclporaènc, ni Clio, ni l'illustre Thalie, ni Phébus grattant Eà lyre, ne me dictent mes vers C'est assez que ma chère Berte me favorise avec Gosa, Togna, Mafelina, Pedrola, Cornina. Ce sont des Muscs véridiques, de doctes sœurs dont l'habitation, connue à peu de poètes, est enfermée dans un canton écarté de la terre. |

Les Muses invoquées dans ces derniers vers sont celles qui président' au pays de Cocagne, dont le poète va nous faire la description avec amour. Puis il nous transporte à la cour de Charlemagne. Il y a ce jour-là un tournoi et un festin ; Folengo décrit le combat en quelques mots et le festin en quelques pages. C'est frère Jean devenu poète. Au tournoi, comme toujours en pareil cas, Guy, le héros du poème est vainqueur de tous ses rivaux. Ses exploits lui méritent l'amour de la fille de Charlemagne, Berta; il l'enlève, s'enfuit avec elle par delà les monts; les fugitifs arrivent à Cipacla, près de Milan, patrie de l'auteur, et reçoivent l'hospitalité chez un paysan. Guy se lasse bientôt de son repos forcé et de sa Berta ; il s'en va courir les aventures, et finira par se faire ermite. La princesse met au monde un fils, auquel on donne le nom de Baldus, et meurt quelque temps après. — Ces aventures sont à peu de chose près celles qui se déroulent au début de YOrlandino: Folengo se répète souvent ainsi ; il n'avait d'invention que dans les détails.

Il n'y a pas plus de suite dans la conduite des personnages que l'auteur n'en a mis dans la sienne- Il travaille sans plan et se laisse généralement entraîner par les mots que le hasard amène sous ii 7*

sa plume. De là chez lui, comme chez Alfred de Musset lorsqu'il raconte en vers, mais à un bien plus haut degré, tour à tour de la diffusion et de l'obscurité; ici il développe trop, là il saute à pieds joints par dessus les transitions et ne développe pas assez.

Devenu homme, Balde est un querelleur, un tapageur qui, par son audace et son entrain, devient un véritable chef de bande. Il a pour compagnons, entre autres, le géant Fracasse, fils du géant qui donne son nom au Morgante maggiore de Pulci, — et Cingar, le subtil, qui force les serrures, vole le tronc des églises, vantard comme Panurge, poltron comme lui, mais moins spirituel et moins savant. Balde est mis en prison à la suite d'une bagarre, Cingar se déguise en cordelier, entre dans son cachot sous prétexte de le confesser et facilite son évasion. Balde parcourt ensuite différents pays, il détruit des corsaires, extermine des sorcières, s'enfonce dans l'intérieur de l'Afrique, et, après avoir découvert les sources du Nil, descend aux enfers avec ses amis. L'auteur le conduit ensuite au milieu des astrologues, des nécromanciens et des poètes, puis il le plante là tout à coup et clôt son volume.

Il ne faut demander à Folengo ni la finesse d'observation ni la délicatesse de la pensée, ni la grâce du style de Rabelais ; son observation est superficielle, son expression est dure et brutale ; son principal attrait est dans la forme du langage, dans l'emploi de tel ou tel mot latin ou italien dénaturé, dans une foule de petits riens qui ne se traduisent pas. Sa gaîté aussi est toute à la surface, elle fait rire, mais ne fait pas réfléchir. Il y a chez lui beau-

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