‹ Rabelais et son uvreChapitre 57 sur 187 · LIVRE IV. - PANTAGRUEL · texte numérisé non relu

LIVRE IV. - PANTAGRUEL

VOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE. II. La religion.

SOMMAIRE, i. la tempête. — 1. Le concile de Chésil. — 2 et 3. Balde et Cingar. — 4. Frère Jean et Panurge. — 5 et 6. Poltronnerie de Panurge. — 7. Bravoure de Panurge.

ii. l'île des macréons ou la sagesse antique. — 8. Situation de cette terre. — 9. Double population de l'île. Mort du grand Pan. — 10. Explications.

ni. catholiques et protestants. — 11. Quaresmeprenant et Antiphysie. — 12. Le souffleur ou physetère. — 13. Bataille entre le Carême et les Andouilles. — 14. L'île de Ruach ou les vaiues disputes.— 15. Le pays de Papefiguière : les protestants et leurs seigneurs. — 16. Le lutin et le paysan. — 17. Le pays de Papimanie: les adorateurs du pape. — 18. Les décrétales. — 19. Les paroles gelées. — 20. Les marchands Moscovites et les Italiens. — 21. Messer Gaster.— 22. L'estomac père de l'industrie.— 23. Chaneph ou l'île des Hypocrites. Ganabin ou l'île des Voleurs. — 24. Quelques remarques sur le quatrième livre.

Après la guerre de conquête et d'ambition, voici les guerres et les luttes religieuses, que Rabelais ne considère pas comme moins funestes à la recherche de la vérité. L'archipel des questions religieuses s'annonce par la rencontre de toute une flottille chargée de moines et de prêtres, que Pantagruel et ses amis aperçoivent en quittant les îles de Tohu et de Bohu. Elle se composait de neuf navires. Il y avait là des Jacobins, des Jésuites, des Capucins, des Er-

mites, des Augustins, des Bernardins, des Célestins, des Théatins, des Egnatiens, des Amadéans, des Cordeliers, des Carmes, des Minimes, etc., etc. Ces saints religieux s'en allaient au conseil de Chésil pour discuter les articles de foi contre les nouveaux hérétiques.

Ici la désignation est claire. Ces moines, dont Rabelais se délecte à énumérer les différents noms, se rendent au concile de Trente. Chésil, qui désigne le lieu de la réunion, est le nom de l'astre qui, chez les Hébreux, annonçait la tempête. C'est donc une réunion de gens éclairés qui va déchaîner des tempêtes. Les conciles ont été plus d'une fois dans ce cas. Il suffit de citer le concile de Nicée, d'où sortit la longue guerre des catholiques et des ariens ; le concile de Trente, d'où est sortie la séparation définitive des catholiques et des protestants, et, dans ces derniers temps, le concile du Vatican, qui a soulevé des passions non moins violentes et plus dangereuses encore pour l'église catholique.

Panurge, qui est excellent catholique, est au comble de la joie et regarde cette rencontre comme d'un bon augure. Il recommande son âme aux prières des bons pères, et il leur fait donner soixante-dix-huit douzaines de jambons, du caviar d'esturgeon, des boutarques, qui sont une autre sorte de caviar, des cervelas, et deux milles beaux angelots [pièces de monnaie à l'ange] pour les âmes des trépassés.

Pantagruel ne partageait pas cette joie. Il restait pensif et mélancolique. Prévoyait - il la tempête morale que la réunion des moines allait provoquer ? Prévoyait-il la tempête physique qui menaçait la flottille ? Frère Jean s'étonna de cette

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attitude inaccoutumée et lui en demanda la cause. Le pilote à ce moment , considérant les voltigements du pavillon sur la poupe, ordonna à tout le monde de se tenir prêt à agir et annonça une tempête.

Cette tempête de Pantagruel est célèbre. Dufresny la compare à la tempête de Y Odyssée et donne la préférence à Rabelais sur Homère. Un certain marquis de Culant (cité par Johanneau) s'est même amusé à la mettre en vers français. Si Ton voulait comparer la tempête de notre auteur à celle d'un autre poète, ce n'était pas dans l'antiquité qu'il fallait le chercher. Rabelais, qui a emprunté à Folengo l'histoire des moutons, lui a emprunté aussi les principales circonstances de sa tempête. Comme le récit de Folengo est plus court que celui de Rabelais, nous le placerons le premier. 11 se trouve au livre XII, tome I, page 340 de l'édition précitée.

Desjà les cris, et clameurs des hommes touchoient jusques aux abysmes du ciel : et oyt-on un grand bruit de cordes, et toute la mer ne monstre que signes de peur, faisant paroistre les couleurs de la mort. Les nues obscures voient, poussées par les diables noirs. Le ciel llamboye par esclairs, après lesquels Sudest [le vent) agite plus fort les vagues, jetant plus rudement ses baies. La Tramontane destacbe et deslie ses froids cheveux, et comme folle et lunatique, se fourre parmy les ondes. Les nautonniers en vain se travaillent de destacher les voiles ; car la grande violence des vents leur eu donne empeschement. Maintenant le Sud cruel a le dessus ; maintenant le Nord est victorieux. La mer mugle, et les astres font lever les vagues. La fortune menace d'horrible mort les mariniers, lesquels pour n'avoir aucune espérance se tourmentent à force de crier, et se frappent la poitrine à coups de poing ; mais Balde n'avoit pour lors aucune peur de la mort, il va

çà et là, exhortant tantost cestui-cy, tantost cestui-là ; il donne secours au comité, au nautonnier, au patron ; il excite un chacun, tourne et dresse le timon; il ne s'espargne aucunement ; il commande icy ; il fait cela ; il conforte avec une voix hardie les couards ; il lasche et roidist les cordes selon la volonté du patron ; s'il ne les peut lascher, il les rompt. La tempeste surmontant tout l'effort des nautonniers renverse tout. Toutefois Balde n'ayant en teste ny bonnet, ny chapeau, asseure les uns et les autres, et leur dit qu'il ne se soucie d'estre noyé, moyennant que tous eschappent- Jà le Nord victorieux ayant mis ses compagnons sens dessus dessous, mugist, et luy seul offusque le monde de ténèbres, et excite par ses efforts des montaignes du profond de la mer jusques aux estoilles. descouvrant les maisons et palais de l'enfer. Le navire désespéré gémit et pleure, et se rend las à la tempeste son ennemie, demandaut pardon. Ostez, crioitle patron, ostez la voile, elle est trop mouillée, elle pesé trop, l'arbre s'en ira à Force [à gauche, à bâbord] et se rompra à travers. Incontinent tous se diligentent pour obéir au commandement du patron ; mais ils ne peuvent desmesler les cordes et chacun tombant pour le grand vent, n'en pouvait venir à bout. Balde habilement prend sa halebarde et d'un coup tranche neuf cables, et les voiles tombent soudain à bas.

Cingar seul trembloit dans un coing. Les limes sourdes, les crocnets, les tenailles ne luy servoyent pour lors de rien, ny les subtilitez d'un singe, ni les finesses d'un renard. La mort le presse partout : la mort cruelle le menace de tous costez -, il fait infinis vœux à tous les saincts ; il jure que le cancre luy vienne, s'il ne va tout deschaux par le monde, et vestu seulement d'un sac : il dit qu'il ira trouver Saint Danes en Agrignan, lequel vit encore sous la voûte d'une grande roche, et porte le cil de ses yeux pendant jusques sur les genoux ; il promet aller vers les sabots et galoches, lesque's Asceuse avoit autrefois portez, et lesquels furent prins en l'isle de Taprobane par les Portugais, et que là, il fera dire des messes par dix moines, et en outre, qu'il leur offrira un cierge aussi grand et pesant, comme est grand et pesant l'arbre du navire, s'il peut eschapper de ce danger ; il confesse avoir dérobé, et

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