LA TEMPÊTE. JEAN ET PANCBGE
volé plusieurs boutiques ; avoir crochetté des maisons, emmené des chevaux et poulains, et s'en repentant, promet que s'il peut à présent sortir de ce péril en liberté, il se rendra un second Sainct Macquaire , un autre Paul hermite , et après avoir visité le saint iSepulcre, qu'il mènera une vie pitoyable.
Pendant que Cingar en son cœur tremblant pensoit à teUes choses, une haute vague surmontant la gabie emporta avec soy plusieurs personnes du navire, se tenant Balde contre icelle ferme comme un chesne. Cingar pensoit estre lors depesché, et avoit à l'adventure embrassé une grosse pièce de bois Ce fortunal s'agrist de plus en plus, et ne sçait-on plus quelle route tenir, ny en quel pa» s le vent emporte le vaisseau, lequel tantost est élevé jusques aux pieds de la lune, tantost donne du fond contre les cornes des diables. Le patron tout estonné, avoit perdu l'escrime de son timon et estant esperdu, crioit : 0! compagnons, nous nous noyons, avant qu'il soit trois heures, nous irons souper avec les morts. . .
Le capitaine conseille de jeter à la mer la cargaison et ce que chacun a de trop lourd. On jette à l'eau en effet, au grand regret des possesseurs, nombre de balles de marchandises. Un des passagers prétend qu'il n'a rien de plus lourd que sa femme, et il la jette aussi à l'eau.
Cingar, chez Rabelais, est remplacé par Panurge et Balde par frère Jean ; le récit de Rabelais, qui est bien autrement vivant et animé, n'occupe pas moins de huit chapitres.
Le pilote, prévoyant le danger, commença par faire carguer les voiles. Ici Rabelais entasse une foule de termes de marine que nous ne reproduisons pas. Les uns ont admiré son érudition sur ce point, mais d'autres, Jal surtout, rédacteur du Glossaire naval, prétend que l'auteur de Gargantua a accumulé
1 40 LIVKE IV. — VOYAGE A l'ûKACLE DE LA DIVE BOUTEILLE.
à plaisir les termes nautiques sans trop se soucier de leur signification.
Soudain, poursuit Rabelais, la mer s'enfle tumultueusement, de fortes vagues battent les flancs de nos vaisseaux. Le mistral, accompagné d'une bourrasque effrénée, de nuages noirs amoncelés, de terribles tourbillons, siffle avec violence dans nos antennes; le ciel tonne, la foudre, les éclairs, la pluie, la grêle éclatent tout à la fois; l'air a perdu sa transparence, il est devenu opaque, ténébreux, obscur; on ne voit plus d'autre lumière que celle des éclairs; des nuées traversées et brisées par des sillons enflammés, de gros nuages noirs et épais parcourent le ciel. C'est l'image du chaos; le feu, l'air, la mer, la terre, tous les éléments semblent se confondre.
Cette description, que nous abrégeons, est un peu confuse. Rabelais se souvient ici beaucoup plus de ce qu'il a lu que de ce qu'il a vu.
Panurge, qui avait repu les poissons du contenu de son estomac, restait accroupi sur le tillac , tout affligé ; tout meshaigné et à demi-mort, il invoquait tous les saints et saintes à son aide, protestant de se confesser en temps et lieu et s'écriant en grand effroi :
Majordome, hnu! mon père, mon ami, mon oncle, apportez un peu de salé, nous ne boirons que trop tantôt à ce que je vois. A petit manger bien boire, sera désormais ma devise. Plût à Dieu et à la benoiste, digne et sacrée Vierge, que je fusse à cette heure en terre ferme et bien à mon aise !
A terre et quand il ne craint rien, il est passablement incrédule, mais il devient dévot catholique en présence du danger.